Graffs lagon: l'histoire se raconte autrement que par l'écriture

Culture de l'oralité ou langage des signes, l'alternative reste entière pour les insulaires du triangle polynésien. Les arts visuels demeurent d'actualité.

Qui saurait dire en Polynésie, quel fut le premier de l'écriture ou de l'oralité ? Si la datation des fameuses tablettes de Rongo-Rongo n'est toujours pas établie depuis leur découverte en 1870, il semblerait que malicieusement les Océaniens aient mis tout le monde d'accord avec cette traduction de rongo-rongo par « bois parlants ».

Entre écriture, légende...

Plus de 500 caractères sur bois incrustent les tablettes pascuanes de Rapa Nui . « Une écriture mixte aux dires de divers chercheurs : certains signes représentent une chose ou un être, exprimé par un mot ou un ensemble de mots, alors que les autres, indiquent un acte .»

Plusieurs les taxent carrément d'alphabet. D'autres enfin optent pour le terme de pictogrammes -figurations symboliques-, séparés par des signes. Évitons d'entrer dans la querelle des linguistes avec de Saussure qui précise : « La langue, c'est le langage moins la parole ».

Idéogrammes et pictogrammes ne sont toujours pas déchiffrés. Des traces, mais pas d'indices pour en relater la signification.

Et terminons par une incantation avec cette autre version de rongo : «bâton de chantre» et «parole sacrée».

Tout laisse supposer qu'il s'agisse de rituels ou de mythes de genèse et de filiation transmis de génération en génération.

...et tradition orale

« Rongo est la tradition orale. Rongo-Rongo doublé est très emphatique : la grande parole, la parole des initiés. Rongo Metua : le message des anciens.» (in Le Répertoire de Barthel )

La légende rapporte que 67 tablettes auraient voyagé sur une pirogue double, avec Hoa-Tu-Metua. Il aurait été le fondateur de l'île dont il rêvait en débarquant à Anakena de Te pito o te henua - qui signifie le nombril du monde et est l'ancien nom de Rapa Nui (Île de Pâques).

Dans quelle mesure ces légendes participaient-elles de l'histoire des peuples ? Et que penser de la similitude des signes disséminés à l'identique sur l'ensemble de l'Océanie et décorant le seuil des fare (habitations) ?

Le choc des cultures

Pas plus que le bois, le tapa , tissu d'écorce de mûrier à papier, de ficus ou de certains uru (arbres à pain) n'a pu résister aux dégradations climatiques. Précurseur de l'amatl des Aztèques, obtenu aussi par battage du liber de ficus et employé à l'écriture des codex précolombiens, il constituait l'essentiel du costume traditionnel et n'a jamais servi de moyen d'échange et de communication.

Le mystère reste donc entier.

Supports fragiles décorés au pochoir, avec les mêmes motifs floraux ou bestiaires des tablettes, ils ont été éradiqués de la coutume vestimentaire et remplacés par robes missionnaires et livres saints. C'en était fini des signes sacrés anthropomorphes et des reconnaissances de caste.

Le signe devenait interdit ainsi que leurs représentations. A l'heure actuelle, avec la résurgence des codes ancestraux sur le quotidien et le festif, la plongée dans l'actualisation du passé connaît un essor sans précédent.

Avec l'apparition de prétendants au trône, proches de la dizaine, c'est l'ensemble du continent qui se trouve convoité. Pas moins que la Polynésie, Hawaï, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la Papouasie, et la Nouvelle-Guinée, pour le seul Tehau Pahua (alias Bruno Fuller). S'appuyant sur la force de la tradition orale, il véhicule des placards de revendications et d'héritage royal. Seule concession au modernisme, c'est sur le hayon de sa voiture qu'il affiche son auto-proclamation. Ne semble subsister de l'oralité que l'attitude publique d'une déclaration orchestrée à la cantonade.

De graffs et de buissons

En fait, il semble bien que l'expression actuelle, toutes générations confondues ait tendance à renouer avec l'espace communautaire.

Des figurines de style naïf, peintes à la main, semblent notifier aux frontons des boutiques et des rideaux de fer des vieux quartiers de Papeete et de partout des survivances de cette appartenance ancestrale.

Le début du XXIe siècle est passé à l'art de la fresque académique, en colorant les enceintes des écoles et des maisons de la Culture.

L'urbanisme galopant a vu s'édifier des murs de parpaing démoralisants à la place des clôtures végétales et florales qui entouraient les fare traditionnels. A la bombe, tags et graffs investissent la misère des pans de murets délabrés. Artistes ou gamins revendiquent cet art de rue qu'ils signent de leur blaze (blason).

A Papeete, au coeur des contestations sauvages, comme dans le cadre d' ateliers d'initiative écologique on peut y déchiffrer parmi une stylisation de signes : « Nous, on déteste les murs. On les griffe, on les graffe. Nous, on fait le mur ».(Cf. la photo monak : sous le signe du mur )

TA’ATA épisode #38 , parmi ses chroniques urbaines, tague la télévision de la poétique d'un reportage toujours émouvant, délicat et audacieux. Le visuel qu'on ne sait plus voir et qui nous prend par les sentiments. La réalité transposée en art. De vrais petits chefs-d'oeuvre de prise de conscience identitaire.

La tradition renaîtrait-elle de ses cendres ?

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