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NASSIRA BELLOULA

Publié dans : Les articles Culture de nassira Belloula

La littérature pour expliquer la mobilité sociale ?

Dans le domaine des Lettres, notamment le roman, la ligne qui sépare la réalité de la fiction est minime. Décryptage avec A.Ernaux et E.Louis.

Les romanciers s’inspirent largement du vécu, de la réalité et de la vie quotidienne pour écrire leurs fictions, ainsi s’imbriquent souvent fiction et la réalité. Plusieurs auteurs de l’antiquité aux auteurs classiques comme Zola, Maupassant, Balzac, Sand et bien d’autres ont transbordé les réalités sociales dans leurs écrits. Ils ont ainsi tissé un lien entre le vécu et le fictif et offrant des œuvres qui font une jonction avec les sciences humaines. Le roman se profile donc comme le reflet de la vie sociale. À cet effet on peut voir le roman comme laboratoire sociologique[1] , il aide à une meilleure compréhension de la société, de l’individu, des classes sociales, des transcendances sociales et bien d’autres concepts sociologiques. Lit-on les romans comme simple moyen de divertissement ? Cela est vrai dans une certaine mesure, mais l’individu cherche avant tout à s’identifier à travers ce qu’il lit, de retrouver ses peurs, appréhensions et espoirs dans les personnages des romans. Il trouve dans le roman de quoi nourrir son imaginaire et se projeter lui-même dans cet imaginaire. Eh dehors de cet aspect qui s’apparente à une quête identitaire le roman peut ou se dote d’autres fonctions. Il est incontestablement un terreau sociologique qui offre une étude des tensions sociales, de la passion de l’individu et des luttes entre classes. Le roman peut-il décrypte à cet effet les relations sociales avec en arrière-plan les tensions qui en résultent comme lutte des classes, mobilité sociale ou la quête de la transcendance ? Peut-il également nous renseigner sur une part de notre Histoire ? 

Dans une certaine mesure le roman s’articule toujours autour de ces points cités plus haut. Il reflète la réalité sociale qu’il soit imaginaire ou autobiographique. Le roman en se saisissant des problèmes sociaux offrent à sa manière une lecture ou relecture des tensions sociales, il devient un roman social ou un roman du réel et beaucoup d’œuvres s’inscrivent dans le registre des œuvres sociologiques tant par la thématique, le vécu, les confrontations des classes le cas surtout d’Annie Ernaux qui s’est inscrite dans ce registre surtout avec la place, mais d’autres romans aussi. Édouard Louis avec son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule ne cesse pas de faire du bruit. Il rejoint Ernaux dans cette écriture « douloureuse » du dévoilement, mais aussi du constat. Ernaux et Edouard Louis n’ont pas fait de la littérature pour la littérature, ils ont puisé à l’intérieur d’eux-mêmes et dans des expériences intimes pour nous livrer des œuvres plus contestataires que complaisantes. Ils ont mis en place à travers respectivement La Place et En finir avec Eddy Bellegueule un schéma précis presque commun dans le déroulement de leur thématique. Ils explorent à travers leurs propres expériences la capacité sociale de l’être humain à changer son destin, à aspirer à une autre vie, à s’intégrer dans un autre milieu, à s’élever même dans une certaine manière — grâce ici la littérature et les études — et avoir la capacité de se construire et de se cultiver s’inscrivant ici dans le concept même défendu par les humanistes. La mobilité sociale semble être l’articulation centrale de leurs préoccupations ou du moins dans La Place et En finir avec Eddy Bellegueule. 

Le personnage chez Annie Ernaux tout comme chez Eddy Bellegueule suit un cheminement tout tracé. Il part d’un constat celui de la réalité sociale dans laquelle il évolue. En premier lieu la famille qui est issue d’un milieu pauvre où il n’y a pas eu de place pour l’instruction et qui se distingue par ses difficultés relationnelles avec sa progéniture. Une famille qui baigne souvent dans un environnement violent — verbale ou réelle, elle écrit dans La place « lui (le père) et ma mère s’adressaient continuellement la parole sur un ton de reproche » ou encore « on ne savait pas se parler entre nous autrement que d’une manière râleuse (page 71). Chez Édouard Louis cette violence verbale dans la famille est constante « c’est une femme en colère, cependant elle ne sait pas quoi faire de cette haine qui ne la quitte jamais » ou plus loin « Dans la chambre flottait l’odeur du cri de mon père. »  À la différence avec la violence d’Annie Ernaux même si les deux s’entendent sur le fait qu’elle est la résultante de la classe sociale inférieure et du manque d’instruction, elle est — la violence — chez Edouard Louis transportée dans la rue et l’école, entre adultes et enfants « comme tous les hommes du village mon père était violent », « Je me souviens : les coups dans le ventre, la douleur provoquée par le choc entre ma tête et le mur de briques (page 42/62 ». Cette violence surtout chez Edouard Louis est retrouvée dans la rue et le lycée. Donc cette progression dans la lecture nous amène du noyau familial vers l’autre tissu environnemental le village. 

Ernaux décrypte le monde des petits commerçants et Louis celui des ouvriers avec un fond commun celui de la misère sociale et intellectuelle. C’est ainsi que le personnage (celui d’Annie et d’Eddy) ne se décrit qu’à travers sa position sociale, il reflète le négatif et le positif de l’individu qui aspire à une autre vie que celle que lui donnent initialement ses parents. Cette mobilité sociale ne s’opère pas sans accrocs, il y a rupture certes, Édouard Louis écrit « je n’appartenais plus à leur monde désormais » et Annie Ernaux « j’ai fini de mettre au jour l’héritage que j’ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j’y suis entrée ». Il y a notamment la tension ou des tensions entre les deux milieux. C’est ce que nous voyons à travers nos deux exemples. Le personnage d’Ernaux et de Louis s’attache aux relations entre individus en partant du cercle familial vers un cercle plus élargi, nous transportant de la classe moyenne des parents vers la classe intellectuelle. Il appartient donc à deux mondes et c’est son va-et-vient entre les deux milieux est parfois difficile, c’est un passage qui semble ardu. Pour Annie ce passage passe par son « intellectualisme » et plusieurs petits paragraphes s’y référent « Je le surveillais en essayant de lire Les Mandarins de Simone de Beauvoir » ou encore « Quand j’ai commencé à fréquenter la petite bourgeoisie d’Y..., on me demandait d’abord mes goûts, le jazz ou la musique classique, Tati ou René Clair, cela suffisait à me faire comprendre que j’étais passée dans un autre monde. »

Nous retrouvons ces mêmes référents chez Édouard Louis qui en parle pour démontrer qu’il a pu accéder à l’autre monde celui inconnu à ses parents où dont les parents sont exclus « Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ca y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie »

Dans son roman Édouard, explique que chez ses parents on n’emploie pas le mot « dîner », mais plutôt bouffer « La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père “C’est l’heure de bouffer” ». Il est important d’être attentif aux petites phrases qui sont explicites et renseignent sur les classes sociales, sur le monde ouvrier et le monde rural. Les deux auteurs cités plus haut nous n’hésitent pas à construire leurs romans sur justement deux points importants la classe sociale et l’éducation en mettant en exergue surtout le niveau intellectuel (inexistant) chez leurs géniteurs, les pères qui sont les plus représentatifs. Annie Ernaux n’hésite pas à donner un portrait (qu’elle dit le plus vrai et authentique de son père) peu flatteur en mettant en évidence ses rapports avec le langage, l’hygiène, la culture, sa façon de se comporter de se tenir (« voûté », p. 83 et 85) de manger (« Le repas fini, il essuyait son couteau contre son bleu » page 55) de dormir (« il dormait toujours avec sa chemise et son tricot de corps », page 69). Tous ces détails qui se focalisent sur l’aspect externe du père renseignent sur son éducation et sa condition sociale. Ce schéma se retrouve chez Édouard Louis dans la focalisation sur les détails externes qui démontrent à quelle classe sociale appartient le père et par conséquent la famille « Je voyais souvent mon père nu à cause de la petite taille de la maison, de l’absence de porte entre les pièces » même chez Édouard Louis c’est le caractère violent de son père qui est plus mis en évidence « Ivrogne » « violent » « bagarreur » « râleur » « coléreux »… etc.

Chez Annie le père courbe le dos dans une attitude de soumission face à l’autre classe sociale chez Louis le père courbe le dos à cause des charges trop lourdes, ceux images très fortes sont très frappantes. On n’y échappe pas à cette classe sociale, elle est pesante et refait surface constamment dans des petites phrases glissées là et là dans le texte d’Édouard Louis : « Ma mère, le disait en parlant des ouvriers. Nous les petits on intéresse personne, surtout pas les grands bourges. » Ou bien « Picardie, on est ouvrier à l’usine de père en fils. Les femmes, quant à elles, ont le choix entre devenir caissières, coiffeuse ou mère au foyer. Rares sont ceux qui sortent de ce schéma pré-tracé ». Devenir caissière, Annie aussi y fait référence, cela semble être le destin de toutes celles (les femmes surtout) qui n’arrivent pas à s’extraire par les études à leurs conditions sociales (« j’ai reconnu, dans la caissière de la file où j’attendais avec mon caddie, une ancienne élève » page 113). On apprendra que cette élève n’a pas réussi ses études. 

Cette classe ouvrière se ressent pesante, difficile et en définitive, est-ce qu’on arrive à s’extraire de cette vie qu’on voudrait changer, faire évoluer, transcender pour arriver à se hisser dans la société ? Édouard et Annie ont pu grâce à une volonté puisée dans les études de changer leur destin. Ils confortent ainsi Pierre Bourdieau dans sa thèse que je cite « L’école transforme ceux qui héritent en ceux qui méritent[2] » or, cette mobilité sociale n’a pas été facile, l’un comme l’autre « trahi » en quelque sorte son milieu d’origine. Stendhal disait à propos de la mobilité sociale « La société étant divisée par tranches, comme un bambou, la grande affaire d’un homme est de monter dans la classe supérieure à la sienne et tout l’effort de cette classe est de l’empêcher de monter[3] ». Cette situation se confirme néanmoins pour Edouard Louis qui à l’inverse d’Annie Ernaux n’a pas été encouragé dans son choix de changer de vie et de condition et cette envie d’une autre vie a même suscité de la moquerie et dérision de la part de sa famille. Pour Ernaux sa famille a déjà changé de condition, il y a donc une continuité de changement chez-elle. De parents ouvriers puis commerçants, il y a déjà une mobilité sociale et les parents d’Annie étaient conscients que pour leur fille, il pouvait y avoir autre chose. C’est ainsi qu’on ressent à travers le récit d’Annie Ernaux que ses parents ne sont pas satisfaits de leur condition sociale et désirent un autre avenir, plus meilleure pour leur fille, alors ils la poussent à aller vers un autre destin. Cela ne s’applique pas au cas d’Eddy Bellegueule, car lui veut s’extirper d’un milieu violent qui le martyrise qui lui fait mal et le rejette surtout à cause de sa différence. « Les mots maniéré, efféminé, résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes : pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. Ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. » Il y a un aspect psychologique primordiale dans les romans cités plus hauts, ils nous renseignent sur la fragilité de l’individu lorsqu’il est confronté à des difficultés quotidiennes. Il y a tension certes, rupture aussi, mais un changement dans le comportement, les goûts, le quotidien. 

Ce décryptage social ne rend pas compte que d’une évolution sociale et psychique de l’individu autant qu’être à part ou seul, tout au contraire, la société est présente et évolutive aussi. La place nous renseigne sur le changement de la structure sociale française qui voit à cette époque l’émergence d’une classe sociale moyenne, le changement économique avec la naissance des grandes surfaces, la mobilité de la classe moyenne du village vers les villes et les appartements dans les cités ou le confort apparaît comme ici les salles de bains. Dans En finir avec Eddy Bellegueule, nous voyons les aspirations vers d’autres horizons et cela passe par l’ambition et le travail comme chez Sabrina qui voulait devenir sage-femme, une ambition écrit Édouard Louis pour ne pas devenir « caissière », « coiffeuse » ou « mère au foyer. » Nous avons vu la société dans laquelle a baigné Ernaux, vu notamment à travers ses yeux, la condition de ses parents dépourvus de culture et d’éducation et les tensions qui se créent entre des parents pauvres intellectuellement et une fille qui rentre dans le monde des Lettres et de l’Art.

Le roman est un moyen de transborder à travers la fiction et le romanesque les différents aspects de la société. Il peut être un indicatif du pouls de cette société avec ses évolutions et ses changements et moins général, nous faire ressortir les tensions entre les classes, la mobilité sociale ou les luttes pour s’affirmer autant qu’individu dans un groupe. Cependant s’il peut être un indicatif il ne peut être réellement vu comme une œuvre sociologique. Le roman est l’œuvre avant tout d’un romancier même s’il décrypte pour nous plusieurs aspects de la vie quotidienne, familiale ou en groupe, il ne peut toutefois être tout à fait objectif.

Le roman reste un moyen efficace comme terreau sociologique qui permet l’analyse des rapports conflictuels entre individus ou l’évolution des mœurs dans une société et ses changements, mais ne peut se substituer aux travaux sociologiques même si la tendance actuelle est de tirer de la littérature et des Lettres une réflexion sur le comportement humain qui peut être différente de l’approche des sciences humaines et de la sociologie, mais peut tout aussi être complémentaire.

Bibliographie :

  • Annie Ernaux, La Place, éditions Gallimard, Coll, Folio, Paris, 2013
  • Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, éditions Le Seuil, Paris, 2014
  • Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, la Reproduction, éditions De Minuit, Paris, 1970.
  • Stendhal, Souvenirs d’égoïsme, éditions Gallimard, Coll, Folio, Paris, 1983.
  • Anne Barrère et Danilo Martuccelli ; Le Roman comme laboratoire. De la connaissance littéraire à l’imagination sociologique, Presses universitaires du Septentrion, 2009.





À propos de l'auteur

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NASSIRA BELLOULA

Journaliste-écrivaine d'origine algérienne, installée au Québec.
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