NATACHA BERKOVITS

Publié dans : Les articles Histoire de Natacha Berkovits

Chroniques du Pérou, une vision préformatée?

Conquistadors du Pérou et vision de l'autre, voici l'analyse d'un regard préfabriqué.

1492. L’Espagne reprend Grenade, expulse les Juifs et découvre un nouveau continent. Dix ans plus tard les conquistadors débarquent : ils viennent conquérir et évangéliser au nom des rois et du dieu catholiques. Ils écrivent et racontent. Ce sont les Chroniques des Indes.

Chroniques ou récits de voyages

Adressées à La couronne espagnole ces relations, présentées sous forme de récits de voyage, devaient rendre compte de l’avancée de la Conquête et porter un regard sur l’Autre, l’Indien. Ce regard, c’est celui d’un homme du Moyen-âge, espagnol, soldat inactif, mercenaire ou encore enfant perdu, souvent pauvre, l’esprit inspiré de romans de chevalerie et en quête de reconnaissance sociale, donc de richesses. C’est également le regard du soldat investi d’une double mission, expansionniste et évangélisatrice.

Une étude universitaire[1] a sélectionné cinq chroniques du Pérou dont les auteurs[2], sous les ordres de l’illustre conquistador Francisco Pizarro, ont tous participé à la Conquête du Pérou entre 1524 et 1532, date à laquelle l’empereur inca Atahualpa est exécuté. Cette analyse approfondie met au jour la diversité du regard posé sur l’Autre. En effet, le conquistador espagnol voit l’Indien selon trois points de vue : celui du soldat, celui de du citoyen, et celui du religieux. Et chacun de ces regards va agir comme un filtre qui détermine l’attention du chroniqueur : QUE voit-il et, surtout COMMENT le voit-il.

La vision du soldat

Le regard le plus répandu au fil des chroniques, et le plus objectif, est celui du soldat, qui décrit avec minutie tout l’univers de la guerre. Etalant son savoir militaire et cherchant toujours à donner une image avantageuse de sa personne, il observe chez l’Autre les éléments directement liés à la Conquête, qu’il relate de façon à glorifier victoire ou justifier défaite. Par exemple, il décrit les cités incas, appelées « forteresses », comme imprenables et les guerriers comme particulièrement forts et agiles. De la sorte, le soldat pouvait aussi bien légitimer une déroute espagnole qu’exalter ses propres performances en cas de triomphe. En revanche, il dénonce la cruauté des chefs incas sur leurs prisonniers (manger du piment jusqu'à ce que mort s'ensuive par exemple…) et justifie ainsi la légitimité de la Conquête aux yeux des Rois Catholiques.

La vision du citoyen

A son tour, le regard du citoyen va se poser selon sa convenance et observer, principalement, les signes de richesses. Pour cela, il délaisse les petits villages indiens et s’attache plutôt à décrire l’habitat et l’organisation de l’Empire Inca. S’attendant à rencontrer un adversaire ignare et barbare, le chroniqueur s’étonne de découvrir un tracé organisé des villes et une architecture riche et solide. Il remarque avec admiration la formation d’un Empire possédant une agriculture très bien établie, un important réseau commercial, un système d’échanges, d’efficaces moyens de communication et, en outre, tout un système de stockage de nourriture et d’objets de toutes sortes. Par ailleurs le chroniqueur ne cesse de vanter la qualité et la richesse d’ornements des tissus indiens. Le regard du citoyen montre à la Couronne que ses soldats sont en présence d’une civilisation puissante possédant beaucoup de produits précieux. De quoi conforter le roi et son fameux Quinto Real, impôt perçu sur le cinquième des marchandises collectées par les conquistadors…

La vision du religieux

Le dernier point de vue, clairement subjectif, est celui animé d’une mission divine, le regard du religieux. Celui-ci observe d’un œil critique et intolérant les pratiques « impies » de l’Autre. Relations avec le diable, idoles, sodomie, orgies, sacrifices… Tout n’est que désacralisation de l’empire inca et prétexte à l’évangélisation. De sorte que, face à une civilisation d’une telle envergure, le conquistador tient là, en plus des cruautés perpétrées et de la présence de métaux précieux, la justification de la Conquête : la propagation de la Foi. D’un autre côté, le chroniqueur-religieux oriente aussi son regard, fait curieux, vers les richesses et fait état, systématiquement, de tout l’or et pierres précieuses obtenus de la saisie des temples et idoles. Ces trésors, une fois le quinto real mis de côté, étaient répartis entre tous les soldats. Autant dire que les destructions perpétrées au nom de Dieu étaient tout à l’avantage de ces derniers.

A la recherche de l'aventure

A cela l’analyse des chroniques ajoute que les chroniqueurs, fort du désir de vivre à leur tour des aventures extraordinaires, ponctuent leurs récits de références à, comme nous les appelons aujourd’hui, des mythes et légendes. Le mythe de l’Eldorado, celui des Amazones ou encore l’apparition de saints chrétiens confirment le fait que le conquistador, en abordant les terres américaines, venait l’esprit déjà chargé d’images et désireux de réaliser à son tour des rêves et des prouesses déjà accomplies par d'autres.

De l'or…

Dès lors, il apparaît clairement que les chroniqueurs, loin de restituer un témoignage neutre et fidèle des évènements, retraçaient, et même vivaient, non pas ce qu’il en était, mais ce à quoi ils aspiraient. Ils voulaient de l’or ? La civilisation conquise en était richement pourvue. Ils devaient conquérir ? Ils le faisaient avec honneur et bravoure affrontant tous les dangers et rétablissant l'ordre. Ils se devaient d’évangéliser ? Cela tombait bien, les Incas n'étaient qu’un peuple, certes civilisé mais éminemment cruel et idolâtre… Ainsi, réalisant à la fois ses rêves et justifiant par tous les moyens possibles la Conquête, le chroniqueur exalte à la fois sa propre personne, les desseins du roi et la nécessité de Dieu. En percevant l’Autre non pas comme il est mais comme il se devait être aux yeux des espagnols, le conquistador pouvait ainsi obtenir gain de cause : reconnaissance sociale et richesses. Ce qu’il cherchait, souvenez-vous, avant même de monter sur le bateau… Car, qu’on se le dise, si le soldat était mué par des motivations militaires et sacrées, il n’en était pas moins guidé, tout comme ces mêmes motivations, par la quête effrénée d'or et d'argent. Pilier, officieusement, de cette conquête. Et aujourd'hui, qu'en est-il…?

[1] Natacha BERKOVITS, La représentation de l'autre dans les chroniques espagnoles du Pérou et de l'Empire Ottoman, une même altérité.

[2] Miguel de ESTETE, Verdadera relación de la conquista del Perú ; Pedro PIZARRO, Relación del descubrimiento y conquista de los Reinos del Perú ; Joan de SAMANO, Relación Sámano ; Diego de TRUJILLO, Relación del descubrimiento del Perú et Francisco de XEREZ, Verdadera relación de la conquista del Perú.

À propos de l'auteur

NATACHA BERKOVITS

Passionnée d'écriture depuis toujours, Natacha a suivi des
  • 1

    Articles
  • 1

    Séries
  • 0

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!