Marcel Pagnol : l'accueil cinématographique de Marius

Dès la sortie de Marius (1931) au cinéma, l'œuvre de Pagnol fait l'objet de nombreuses critiques.
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Malgré l’accueil triomphal de Marius (1931) par le public parisien et en province, les critiques cinématographiques de l’époque eurent dans l’ensemble des réactions assez dédaigneuses envers l’œuvre de Marcel Pagnol. Étant de fervents adeptes du culte de l’image pour l’image, ils ont vu chez Pagnol, qui prônait le texte, une marque de trahison envers la scène. Les artisans du cinéma muet ne voulaient surtout pas qu’on se mêle de leurs affaires. Ils crièrent au mélange des genres, ce qui constituait pour eux le pire des sacrilèges, et boudèrent le cinéma parlant ; préférant l’esthétique au dialogue.

Pourtant, les personnages de Marius , tout comme ceux du reste de l’œuvre de Pagnol, sont assez forts pour exister sans le soutien d’une esthétique endiablée. Afin de faire face à l’incompréhension et au sarcasme, Pagnol rédigea un discours sur sa méthode dont plusieurs extraits furent publiés dans Cinématurgie de Paris (1939-1966) . L’épanouissement de la « comédie américaine » l’aida aussi énormément dans sa défense. Étant devenu le premier réalisateur de films français parlants, il s’attira encore plus de critiques. L’intelligentsia parisienne ne lui pardonna jamais sa fortune et sa célébrité et encore moins sa société de production de films ni ses acquisitions de studios. Son indépendance lui vaudra toute sa vie le mépris des professionnels de l’industrie du film. Toutefois, la critique étrangère, dont particulièrement les États-Unis, a toujours reconnu son talent.

Accusations de « théâtre filmé »

Une accusation majeure du cinéma de Pagnol est de mettre en conserve le théâtre. Les critiques diront d’ailleurs de lui qu’il est le chef de file du « théâtre filmé ». Cependant, la peinture de Marseille faite par Pagnol montre bien que ces accusations sont fausses. En effet, le prétendu théoricien du « théâtre filmé » est l’un des premiers à rendre au cinéma parlant l’une des qualités majeures du cinéma tout court : l’authenticité des lieux, l’atmosphère, la quintessence des paysages, la captation fine d’une époque, d’un endroit ainsi que la restitution fidèle de la beauté simple, pure.

Travail/Famille/Patrie

En plus de cette accusation de « théâtre filmé », plusieurs critiques de l’œuvre de Pagnol l’accusèrent de Pétainisme dans les années cinquante, selon la devise Travail/Famille/Patrie. Pourtant, la famille passe avant le travail et ignore complètement la patrie, aussi bien dans la Trilogie que dans l’ensemble de l’œuvre de Pagnol. En effet, dans la Trilogie, les Marseillais ne se soucient pas de la grandeur de la France et encore moins de son rayonnement mondial. Marius nous montre d’ailleurs davantage un attachement pour une région qu’un témoignage d’amour pour la patrie.

La première place aux personnages

Beaucoup de critiques ont aussi reproché à Pagnol d’être avant tout un auteur dramatique, même lorsqu’il écrit pour le cinéma, car il accorde la première place aux personnages. Pour Pagnol, il n’y a pas de situation dramatique sans affrontements. Ceux-ci ne doivent pas être nécessairement violents, comme l’exemple bon enfant de la partie de cartes. Il s’agit toujours de personnages qui s’affrontent dans un milieu populaire du Midi.

Des scènes très longues

Les historiens du cinéma ont également reproché à Pagnol de ne pas savoir sacrifier l’accessoire à l’utile et de ne pas suffisamment écourter les scènes, ce qui le rendait à leurs yeux un piètre dramaturge. Pagnol enregistrait des scènes très longues d’au moins cinq ou six minutes à une époque où l’on disait déjà « coupez » au bout de trente secondes. Déjà précurseur de la Nouvelle Vague qui prônait le plan-séquence, il aimait prendre son temps et n’était pas un adepte de la création sous pression. Il laissait vivre ses personnages en leur donnant plus d’importance qu’une image léchée.

Une image pittoresque

En ce qui concerne ses compatriotes, ils lui reprochent toujours l’image pittoresque qu’il a instaurée de la Provence et remettent en question l’authenticité de ses souvenirs. Par incompréhension pour un peuple différent, les Parisiens ont parlé de « pagnolades ». Mais Pagnol est un conteur et non un auteur réaliste. Fabricant de rêves, il ne prétendait pas restituer une vision fidèle d’un groupe social. Le plaisir de raconter des histoires l’emportait sur le souci d’authenticité. Comme il se passionnait pour le quotidien, il passe pour un écrivain réaliste. Il avait le don de « mentir vrai » et son univers est d’ailleurs celui où l’imaginaire l’emporte toujours sur la réalité. Tout l’art de Pagnol s’articule d’ailleurs autour de la combinaison qu’il a su faire entre le théâtre et le cinéma, la fiction et la réalité.

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