En Tunisie, la fin d'un long crime

Retour sur les événements qui ont secoué la Tunisie en janvier 2011. De la mort de Bouazizi à la Révolution de Jasmin: la naissance d'une démocratie

La Tunisie vit des événements historiques qui ont marqué la fin de l’époque Ben Ali et d’un système politique désuet, qui a longtemps freiné la naissance d’un Etat moderne et démocratique. La famille présidentielle, avec quelques hauts fonctionnaires et des proches, s’étaient emparés des rouages de l’Etat et ont monté une colossale action de détournement, à leur profit, des richesses et ressources du pays.

La fierté bafouée d’un jeune de Sidi Bouzid

La mort de Bouazizi qui, humilié en public par un agent de la police municipale, s’était immolé par le feu, a donné le signal de la destitution du Président. Elle a interpellé toute la communauté de Sidi Bouzid. La population de cette petite ville du sud du pays, fière, solidaire et fortement unie, a fait face, dans sa colère, sa rage, sa volonté de vivre, pendant dix jours, à la répression impitoyable du régime. Les protestataires étaient épaulés par les représentants de la centrale syndicale et les avocats, originaires de la région.

Un ras-le-bol général

Les subdivisions territoriales limitrophes se sont rapidement embrasées. Les grandes villes ont suivi, du sud, au nord, du Sahel au centre, des zones les plus défavorisées aux zones relativement favorisées. Le processus s'est enclenché. Les mots d’ordre sont devenus plus précis : non à la mainmise sur les biens du pays, non à la corruption, oui à la liberté, au droit, à la dignité, à la démocratie. Le sort de la famille présidentielle était scellé et la chute de sa dynastie inéluctable. Toute la Tunisie, d’une seule voix, l’a condamnée.

Le monde a accueilli cette nouvelle avec stupéfaction, parfois. Plusieurs observateurs ont été surpris par l’ampleur du ressentiment populaire. Certaines puissances ont été prises au dépourvu par la rapidité des évènements, ayant soutenu un régime totalitaire et corrompu qui prétendait les défendre contre les dangers de l’intégrisme islamique, dont il amplifiait habilement les menaces. Les médias à l’étranger ont parlé de la « Révolution du Jasmin ».

La Révolution

Les Tunisiens ont aujourd’hui une révolution sur les bras qu’ils devraient protéger. A la joie et à la fierté, se mêlent inquiétude et confusion. La télévision tunisienne montre les images des manifestations quasi-quotidiennes. Des hommes politiques exilés reviennent au pays , et leur retour triomphant est retransmis sur la chaîne de télévision nationale. Les langues se délient. On montre les vestiges, brûlés par des hordes révoltées, du faste du train de vie des Trabelsi, famille de l'épouse de l'ancien président. Une exubérance qui tranche avec la misère et la pauvreté des zones du sud du pays, négligées par le régime. Des citoyens sont invités à s’exprimer librement sur les évènements. Ils décrivent, avec une rage, à peine contenue, les souffrances endurées pendant les 23 longues années de plomb du règne Ben Ali.

Un pillage systématique des richesses du pays

Les sommes détournées sont faramineuses. Les ministères de l’Intérieur, de la Justice, des Finances, les services chargés des impôts, les agences foncières des propriétés privées et de l’Etat, les mairies, la Banque centrale et les principales entreprises financières à participation étatique, le parti au pouvoir, tous obéissaient aux directives des Ben Ali, Trabelsi et alliés. Ils expropriaient les terrains le long des côtes et des zones touristiques huppées de Hammamet, Gammarth, Carthage, Sousse et Monastir, et y érigeaient, grâce à des fonds publics ou des prêts bancaires, jamais honorés, des hôtels, des parcs d’attraction, des ports de plaisance et des villas luxueuses. Des concessions de téléphonie mobile , de l’Internet et des grandes marques automobiles ont été octroyés aux différents membres du clan. Les moyens d’information ont rapidement été conquis aussi : la télévision nationale était parasitée par une société de production qui imposait ses produits et raflait les entrées publicitaires. Des stations radios, deux quotidiens et plusieurs magazines appartenaient également à la famille Ben Ali.

L'asphyxie

La répression était sans pitié . Peu se hasardaient à aborder les problèmes de politique intérieure, même avec des amis ou des collègues. Une simple boutade, une remarque, pouvait coûter un poste, une promotion, une licence. Les opposants étaient molestés, emprisonnés, torturés, exilés. Les journaux se limitaient à la version officielle. Les éditorialistes répètaient inlassablement la thèse du pouvoir. Le discours était pesant, pédant et creux. La vie culturelle tournait au ralenti. Une ambiance de méfiance, de ressentiment, de rancune, de désolation, régnait.

La néfaste course à la succession

La mise à sac du pays s’accéléra avec les incertitudes sur la succession du président vieillissant. La femme du président occupait de plus en plus les devants de la scène, multipliait les initiatives, d’abord nationales puis régionales, à l’échelle du Maghreb et du monde arabe. Elle présidait le 3e Congrès de Organisation de la Femme Arabe (OFA) , publiait des éditoriaux et donnait des interviews , se composant une image de femme intellectuelle et moderne, aux idées avant-gardistes. La télévision transmettait ses interventions et relatait, dans ses bulletins d’information, ses activités durant de longues minutes. Plus rien ne semblait l’arrêter. Elle partait, de bon pied, à l’assaut du pays, ou de ce qu’il en restait. Elle ne fit guère attention, dans sa hâte, à la peau de banane, tombée d’un étalage abandonné, d’un pauvre marchand ambulant, qui s’était immolé par le feu, nommé Bouazizi. La chute fut fatale.

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