Clint Eastwood, spectre quasi-mystique

Oublié des Oscars, « Au-delà » est peut-être un Clint mineur mais reste symptomatique d'une œuvre hantée par la figure de la Grande Faucheuse.

En 1973, sort aux Etats-Unis un western plutôt singulier, L’Homme des hautes plaines , le premier que Clint Eastwood lui-même met en scène, avec un sens du narcissisme consommé. L’histoire est limpide : un cavalier venu de nulle part impose peu à peu sa présence dans la bourgade paumée de Lago, que des crapules terrorisent en toute impunité. « John Wayne l’a vu et m’a dit que ça ne lui rappelait pas vraiment les Americana épiques comme La Charge héroïque et les films de John Ford », regrettera-t-il.

Cela dit, en réincarnant la figure mutique et émaciée de l’Homme sans nom qui fit sa propre légende, le cinéaste restaure le classicisme d’un genre, si pas encore obsolète, tout du moins archétypal. Ici, le cynisme et l’absence de moralité chers à Sergio Leone laissent place au contraire à l’idée d’une volonté de justice et de vengeance inexpiable. Ce n’est plus par simple appât du gain que s’exerce la violence, dictée cette fois par une étrange Loi du Talion qui ne tolère aucune forme d’innocence. Elle y apparaît alors sauvage et impartiale.

En redresseur de torts hiératique revenu du passé, l’étranger serait la mauvaise conscience d’un village ayant condamné lâchement son shérif, un thème repris depuis dans Impitoyable (1992), vision crépusculaire où le vieux Clint rachète avec férocité une prostituée défigurée. Rythme lent, tel un spectre, il exerce sa punition, aux accents bibliques, fouettant coupable et châtiant ceux qui ont tourné la tête. Puis laisse les quelques bâtisses de Lago, peintes de rouge, dans un abandon achevé.

Avec Au-delà , où il s’essaie au fantastique, Eastwood, « patriarche » de 80 ans, modernise son approche – déjà, il n’y joue pas. Mais surtout s’y livre une version chorale mélancolique à la Babel , via trois destins, trois lieux qui se trouvent confrontés à la mort, et s’interrogent sur ses conséquences, comme l’existence d’un éventuel après. Entre le trio le lien s'établira peut-être : un Américain frappé d’un don de voyance, une journaliste parisienne exposée à une expérience de mort imminente suite à un Tsunami et un jeune Londonien affecté par la perte d’un être cher. Pour cette dernière histoire, l’équipe s’installe dans les vieux bâtiments décharnés de Chancellor Estates d'Elephant & Castle, qui auraient dû être rasés depuis belle lurette : « Ce site lugubre était le plus approprié à nos personnages. »

La mort rôde

Plus que les outrages du temps et sa propre décrépitude, la mise en scène de Clint Eastwood rappelle la fatalité. Le visage à demi voilé dans la pénombre de pièces à peine éclairées d’une bougie ou perdus dans des paysages immenses qui les recouvrent presque, ses silhouettes indéfinies paraissent déjà proches de leurs tombeaux. Au vu du soin que le réalisateur apporte à ses clairs-obscurs, Eastwood a d’ailleurs coutume de dire que ses films s’apprécient uniquement en salle.

« Ce n’est pas que je voie la vie en noir et blanc mais avec de l’ombre, tout semble plus intéressant qu’en pleine lumière », confiait-il aux Cahiers du Cinéma , à l’occasion de la sortie de Million Dollar Baby (2005). Dans ce mélodrame quasi-prophétique anticipant le travail de deuil, il est Frankie, entraîneur désabusé qui se résout à euthanasier sa boxeuse, lourdement handicapée au cours d’un combat.

Comme assoupi sous un grand arbre, transpercé d’une balle, « Butch » (Kevin Kostner) se voit signifier la fin de sa fuite, laquelle semblait inéluctable après qu’il eût kidnappé un petit garçon ( Un Monde parfait ). De même que le déclin funeste de Red Stovall, guitariste de country tuberculeux en proie à l’autodestruction, sous les yeux d’un neveu impuissant, joué par Kyle, son propre rejeton ( Honkytonk Man ).

Le visiteur

« Votre venue est un miracle. » Il n’est plus question dans Pale Rider (1985), peut-être son film le plus empreint d’absolu, de faute originelle. Marquée d’une étrange sérénité, elle réside en l’incarnation du pasteur ( preacher en vo), fantôme famélique et sauveur d’une petite communauté de chercheurs d’or auxquels il offre sa protection.

Comme toujours chez Eastwood, son apparition coïncide avec une injustice : l’avidité tenace de LaHood, salaud ayant décidé de s’arroger la concession des mineurs par la force. Est engagé pour ce faire un dénommé Stockburn, nanti de sa bande de hors-la-loi. « Vous ? », s’étrangle ce dernier, yeux écarquillés, comme d’un coup désarmé, quand il reconnaît le visage de l’homme qu’il a tué jadis. Ne reste alors plus que les montagnes enneigées dans lesquelles le prédicateur solitaire se fond, et dont l’écho renvoie la déclaration d’une jeune fille, pas encore femme (Sydney Penny). « Au revoir, Monsieur…. Nous vous aimons beaucoup…. beaucoup…. beaucoup. »

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