"Deviens ce que tu es"

Cet aphorisme de Nietzsche, emprunté à Pindare, est remarquable par sa concision, sa profondeur, sa fulgurance. Éclaircissons.
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Cet aphorisme emprunté à Pindare, revient à plusieurs reprises dans l’œuvre de Nietzsche. La nature contradictoire de la formule interpelle. Comment peut-on devenir ce que l'on est ? Puisqu'il n'y a pas à le devenir si on l'est déjà ! Et ne devient-on pas nécessairement ce que l’on n’est pas ? ... Tâchons donc d’éclaircir les choses, en conscience que cela, en deux pages, relève de la gageure, et que cet extrait peut nous amener à convoquer d’autres aspects de la pensée nietzschéenne.

Soubassements théoriques, le rejet de la métaphysique négatrice, par un Nietzsche réconciliateur.

A l’aune de l’histoire de la philosophie, cette injonction réconcilie deux manières bien distinctes de penser le monde et son (prétendu) ordre, celles d’Héraclite d’Ephèse et de Parménide d’Elée, deux penseurs pré-socratiques.

Le premier a placé le mouvement et le devenir comme moteur et principe dynamique de tout ce qui est. Il a pensé l’univers comme symbiose de trois éléments primordiaux, l’eau, l’air et le feu qui incessamment se génèrent et se re-génèrent en toute chose. La vie est à l’image de ce phœnix, oiseau mythique qui continuellement renaît de ses cendres.

Le second, Parménide, est le penseur de l’Etre. Il établit que l’Etre est, qu’il est le fondement de toute chose, qu’il ne contient aucune altérité, qu’il est intelligible, non-créé et éternel. La pensée pure et la logique sont les moyens d’accès à cette vérité première qu’est l’Etre. En cela, Parménide est un précurseur de Platon qui fixe les Formes Intelligibles ( eidos), seules véritables réalités , sous les signes de l’immuable et de l’atemporel.

Nietzsche, familier des présocratiques, se tient à distance de Socrate et de Platon; ceux-là seraient les initiateurs de la "déchéance occidentale de la philosophie". En effet, en concevant l'Etre exactement comme l'on conçoit Dieu, ils l'ont inscrit hors de ce monde et ont créé une nouvelle religion. L'être ainsi déifié est substance ( hypokeimenon ) transcendante et immatérielle qui tient (dans l'existence, qui rend possible) les phénomènes du monde sensible. Nietzsche rejette cette métaphysique dualiste qu’il juge non seulement erronée mais surtout illégitime car elle signale une volonté de déprécier ce monde terrestre, qui ne suffirait pas en lui-même, et cette vie sensible, qui ne vaudrait pas en tant que telle. Ce monde, Nietzsche le considère d’abord comme la manifestation chaotique et ordonnée tout à la fois, question de perspective, de multiples forces. Tout est matière et vie, il n'y a pas de "chose en soi" figée et hors de ce monde. Au douteux dualisme métaphysique, il préfère une pensée « moniste » qui refuse les coupures irréalistes matière/esprit, existence/essence, animal / être humain, monde sensible terrestre/ monde supraterrestre (ou « ciel des Idées » -Platon).

Associer le devenir et l’être, dire que c’est dans le devenir que l’essence de l’être se révèle est proprement révolutionnaire en philosophie. Nietzsche réconcilie par là même le corps et l’esprit, l’existence et l’essence, le multiple et l’un.

L’être n’est pas transcendant, c'est un être de chair et en vie qui se dévoile dans le mouvement. Plus encore : ce mouvement, ce moteur, est la condition même de possibilité du surgissement de l’être. Et il s’inscrit nécessairement dans le temps, condition du sensible, dans ce mouvement où toute vie s’enracine.

Ce que TOI seul peux faire…

Au niveau de l’individu : la volonté de puissance, un mouvement donc, doit être la cause et le moteur du devenir soi. La volonté de puissance est l’essence intime de l’être, c’est le mouvement même de la vie qui ne cesse de croître. La volonté de puissance, c’est aussi la grâce de l’homme égalant la grâce de la vie. (Attention : toutes les « volontés de puissance » ne se valent pas ! Derrière cette notion, il y a un processus de sélection, une évaluation, une interprétation de la qualité du devenir. Peut-être la matière et l’objet d’un prochain article.)

Alliance dynamique de l'esprit et du corps, priorité reconnue au corps, telle est la libération de l'être-individu vivant. Cet individu, esprit fait corps et corps fait esprit, dans son devenir, toujours veut un accroissement de sa puissance. C'est la logique du vivant.

Le sensible, le corps ont en effet trop longtemps été entaché de soupçons, en faveur d’un esprit prétendument « pur » délesté de son corps, ce « tombeau » (Platon) et affects associés. C'est pourtant, nous dit Nietzsche, la vie des instincts, des désirs, des affects qui nous révèle à nous-mêmes, qui nous guide et nous protège. La pensée pure, l’esprit sans corps, ne sont que créations de l’esprit et n'existent pas. Au nom d’une Essence immuable immatérielle, métaphysique ou religion-- des croyances parentes--, l’invention platonicienne et chrétienne d’un suprasensible idéel en réalité condamne la vie, l’existence et le monde. Ce sont des conceptions qui n’affirment pas la vie, mais qui se posent en s’opposant, en réaction, négativement, en confrontation à l’existence humaine. Or, il s’agit d’affirmer. Et sans organes, aucune possibilité d’exister, aucune possibilité de s’exprimer, aucune possibilité d’être (vivant) !

C’est donc un corps et un individu, une idiosyncrasie, qui parlent. TOI, qui es là pour devenir ce que tu es. Ce que toi seul peux faire. L’individu toujours en premier lieu doit choisir ses ressources et puiser ses forces en lui, bien avant qu’en toute autorité extérieure (devenue fondamentalement illégitime).

Deviens ce que tu es, c’est-à-dire ce que tu n’es pas encore…

Ce qui veut dire: Sois cohérent avec toi-même, écoute et sois tout entier vivant, accrois tes forces, surpasses toi toujours dans un accroissement de puissance d’être et d’exister; suis ton instinct et fais de ton essence ton existence ! Réalises-toi ! Ce que toi-seul peux faire...

L’idée de destin n’est pas loin, l’idée d’une détermination individuelle se fait entendre. Certains parmi nous sentent cela en eux (pulsion, appel, ambition, etc.)

Cela implique une connaissance de soi : celle qui consiste à accepter et à ‘‘naître-avec’’ son corps, ses instincts, ses sensations, lesquels, font, conjugués à la raison, le plus densément sens.

Se connaître est essentiel. La connaissance de soi inaugure la construction de soi. En découvrant qui je suis, je peux alors vouloir l’être, et là réside ma liberté.

Etre attentif à tout signe de l’organisme. Suivre cette sorte de ‘‘nécessité à incarner’’, c'est reconnaitre le corps « grande raison ». C'est lui faire justice, et rendre justice à l’homme entier et pluridimensionnel. Cet homme bafoué par une philosophie dominante et principalement occidentale, il s’agit de le rendre à lui-même, de lui redonner ce qui lui appartient. Instincts, affects, sens, volonté, devient ce que tu es, ce vers quoi tend l’entier de ton être, corps et esprit, chair et logique. Processus d'individuation. Conquête de sa liberté comme assentiment à ce qui est et à ce que je suis.

Devenir ce que l’on est, c’est vouloir le vouloir qui nous veut. C’est réhabiliter la sagesse grecque, celle des stoïciens, qui est d’aimer la nécessité (l’ Amor Fati ) ; c’est s’affirmer en affirmant cette unique liberté. C’est acquiescer et sculpter le déterminisme qui caractérise la volonté. C’est une sagesse tragique et joyeuse.

Tout un programme… !

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