Ionesco et la dérive du langage

L'impossible communication mise en scène par Ionesco, qui marque une condition humaine tout à la fois comique et tragique.
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Eugène Ionesco , éminent représentant du théâtre de l'absurde , à la sortie de la Seconde guerre mondiale, questionne l’humanité et l’insolite de sa condition. Dans ce monde plein d’étrangeté, il met en scène des personnages interchangeables réduit à l’état de pantins, qui sont en proie à un langage qui exprime l’impossibilité de dire, de même que l’impossibilité de se taire.

Le théâtre comme reflet de notre condition

Dans le langage utilisé par Ionesco, tout prête toujours à quiproquo, le langage est le lieu d’une méprise permanente ; en effet le sens d’une parole proférée incessamment échappe à celui qui parle, et a fortior i à celui qui la reçoit.

De cette ambiguïté du langage qui confine au burlesque, ce décalage entre grandeur et petitesse, entre comique et tragique, entre lyrique et pathétique, s’ensuit irrémédiablement mécompréhension et dispute.

La rencontre, c’est la dispute.

« Comme c’est curieux, comme c’est étrange, et quelle coïncidence, il me semble que je vous ai déjà rencontré quelque part », expressions qui reviennent comme un leitmotiv entre deux êtres qui s’extasient en permanence de leur familiarité pour s’apercevoir in fine qu’ils sont mari et femme, dans « La Cantatrice Chauve » (1950).

Deux êtres qui se connaissent mais qui ont beaucoup de mal à se reconnaitre. Vision pour le moins pessimiste des rapports humains qui se fondent sur une familiarité illusoire due à une impossible communication.

Une critique acerbe de la société

Ionesco s’en prend là à un certain conformisme petit-bourgeois, marqué par des automatismes et une rigidité des comportements. Ses personnages sont des automates et perdent ainsi leur humanité. Leurs comportements sont figés, leurs dialogues, mécanisés.

Ils apparaissent à Ionesco très étranges et surtout incompréhensibles.

Ses personnages, crispés de lieux communs, « vivent » comme des pantins, des marionnettes, qui rendent le spectacle du monde comme empreint d’une totale étrangeté; un monde insolite, déroutant.

Les personnages interchangeables que sont les Smith et les Martin dans « La Cantatrice Chauve », ne savent plus s’émouvoir, et ne savent donc plus penser, tout engloutis et figés qu'ils sont dans un monde de l’impersonnel, où la vie ne peut plus s'abreuver à la source de la singularité de l'individu. Ils ne sont que les autres. La chanson de Brel, « Les Bourgeois », illustre bien cela, une chanson qui aurait probablement ravi Ionesco.

Au final, dans « La Cantatrice Chauve », les rôles s’inversent ; au fond les comportements sont identiques. Des comportements convenus, figés d' automatismes de la pensée que brossent Ionesco, et qu’il dénonce, et qui finissent par faire des hommes des monstres.

Nous voici dans un monde qui flotte, où les choses ne sont pas fixes, un monde sans certitude dans lequel tout chancelle.

Tout son théâtre est un questionnement sur notre rapport au réel, et le héros ionescien est sans contexte le langage, dont cette pièce suit la décomposition grandissante, puis galopante.

Les phrases sclérosées se défont dans le non-sens: « On peut trouver que le progrès social est bien meilleur avec du sucre » ; le langage prend son autonomie et confine à l'absurde.

Il y a simultanéité de la présence du logique et de l’illogique, ce qui participe d’un brouillage du sens, à la manière de l’inconscient qui ne connait pas la contradiction ; une présence également simultanée de la syntaxe et d’une folie langagière. A la fin de « La Cantatrice Chauve », non seulement les mots perdent leur sens mais ils perdent aussi leurs sons.

On est chez les fous, dans ce monde prétendument sensé.

Un jeu oscillant entre comique et tragique

Une folie accentuée par un mélange de ludique, de jeu sur les sonorités, et d’angoissant. Ne se comprenant pas, les personnages menacent de s’entretuer, ces personnages qui se battent à coup de mots. La colère s’amplifie, on va vers le pire, on est près du meurtre, et on n’y échappe pas dans « La Leçon » (1951).

Cette pièce où un professeur, exaspéré par la nullité de son élève, finit par la violer et la tuer.

Répétitions, phrases incohérentes, lieux communs, sérieux qu'il faut mettre à les énoncer plusieurs fois, dérèglements progressifs...,son langage d’abord dérape, puis ce sont ses actes qui suivent…

Ce professeur, ce grand fou, qui déjà a tué quarante élèves, que Ionesco met en scène, assimilant ainsi le désir de savoir à la paranoïa, est d’une étrangeté inquiétante, et si familière dans le même moment… Ionesco qui dit, par la bouche de la bonne : « L’arithmétique mène à la philologie, et la philologie mène au crime ». « La philologie mène au pire ». Ionesco s'est intéressé de près à la linguistique. Le langage est là, législateur, normatif, tout puissant, son ambigüité est tout à la fois comique et tragique. Le langage, cet insolite qui marque l’incommunicabilité entre les hommes et les poussent à s’entretuer. Un langage surréaliste, un monstre que l'on pointe, que l'on effleure et qui toujours déjà nous échappe, à la frontière du sens. On rit, et en même temps, on est face à des choses terribles. On rit et on pleure, comique et tragique, comme les deux faces de la même pièce, ce théâtre de l’existence humaine. Une vision noire, et en même temps légère et tellement risible, de l’humanité.

« La Cantatrice Chauve », ainsi que « La Leçon », se donnent toujours au théâtre de la Huchette, depuis plus de 50 ans, et sont actuellement servies par des comédiens remarquables qui incarnent avec une effroyable et merveilleuse justesse leurs personnages, si fidèles à Ionesco.

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