Thomas Voeckler, un Tour de France 2011 entre bonheur et amertume

En dépit d'un podium manqué d'un rien, Thomas Voeckler a fait montre d'une détermination sans faille, tout en prouvant qu'un Français peut gagner le Tour.
10

Thomas Voeckler fait partie de la caste des grands, quoi qu'on en dise, quoi qu'il le dise. De cette caste des champions, qui ne lâchent jamais rien, dans le sillage d'un courage, d'une détermination exemplaires. De ceux qui attaquent - à l'image d'Andy Schleck dans l'Izoard - pour aller chercher leurs victoires. Le coureur -et sauveur- d'Europcar vit une saison prolifique, et ce Tour de France de 2011 consacre un coureur d'exception, caractérisé par son amour du vélo. Quatrième d’un Tour de France qui nous rappelle les grandes épopées d’un lointain passé mais qui contraste aussi avec les incongruités d’un passé récent, Thomas Voeckler échoue à cinquante secondes d’un podium qu’il aurait amplement mérité. Et paradoxalement, c’est sa science tactique, pourtant aiguisé, qui lui aura fait défaut pour monter sur le podium. Mais qu’importe finalement. L’Alsacien a entraîné dans son sillage la France entière dans un épilogue du Tour enivrant, et démontre aussi à ses compatriotes qu’un Français est capable de gagner le Tour de France. Retour sur l’exploit d’un champion.

Pas de réussite au début du Tour

Pourtant diminué par la naissance de sa fille -il n’a que très peu dormi lors des derniers jours précédant le Tour-, Thomas Voeckler fait honneur à sa réputation d’attaquant. Mercredi 6, il sort en compagnie de Jérémy Roy à trente kilomètres de l’arrivée, sur une fin d’étape compliquée. Le lendemain, à Lisieux, il essaye dans les deux derniers kilomètres d’un final pentu. Mais ces tentatives s’avèrent vaines. Tant pis, le double champion de France (2004 et 2010) retente sa chance, mais sans pourtant partir dans des coups qui ont 99% d’échouer.

C’est ainsi qu’il prend le maillot jaune à Saint-Flour, dimanche 10 juillet (9e étape), la veille de la première journée de repos,. Et s’il profite il est vrai de circonstances de course favorables (une sévère chute dans le Pas-de-Peyrol avec abandon des certains outsiders, qui aura par ailleurs entraîné une polémique stérile), il ne faut pas omettre qu’il a provoqué la chance. Il ne faut pas oublier non plus que cette chute est due à une descente menée tambour battant par l’avant-garde du peloton par les coéquipiers de Gilbert et d’Hushovd dans le but de rattraper le temps perdu dans le Pas-de-Peyrol, monté sur un tempo permettant à ces deux coureurs, pas grimpeurs, de suivre le rythme… A ce moment précis, on se rappelle l’épopée de 2004, mais on se dit que l’aventure serait déjà belle s’il conservait le maillot jusqu’au jeudi suivant, à Luz-Ardiden. Maillot qui suscite d’ailleurs les railleries de certains, tel Stuart O’Grady, déclarant sur son compte Twitter : « Ce sera marrant de regarder Europcar tenter de contrôler la course » (mercredi 13 juillet). Les Europcar ont par la suite démontré qu’ils étaient bien plus efficaces que les coéquipiers d’Alberto Contador…

Il tient le choc dans les Pyrénées

Luz-Ardiden, justement. Soutenu par Pierre Rolland, Thomas Voeckler ne cède que vingt secondes sur la fin (40 sur F.Schleck), profitant d’une course défensive entre les favoris. Et deux jours plus tard, il s’accroche avec les meilleurs dans le plateau de Beille, ne cédant aucun pouce de terrain. La machine médiatique s’emballe, les sondages également : Voeckler peut-il gagner le Tour de France ? Si la question vaut d’être posée, la réponse négative est cependant celle qui s’impose avec le plus d’acuité, au regard de la semaine alpestre qui attend les coureurs. Non, Thomas Voeckler ne peut tenir la cadence dans la terrible étape du Galibier. Non, il ne peut rivaliser avec les meilleurs dans l’Alpe d’Huez. Non, il est bien inférieur aux favoris du Tour dans le contre la montre.

Erreurs tactiques dues à l’inexpérience d’une telle situation

Mais avant ces deux étapes, les arrivées en descente à Gap et à Pinerolo offrent la possibilité au sauveur d’Europcar de gagner du temps sur un terrain favorable. C’est sans compter sur l’attaque de Contador dans le col de Manse, mardi 19. Thomas Voeckler se met dans le rouge en suivant l’Espagnol sur sa deuxième attaque et ne peut suivre lorsque celui-ci plante une troisième banderille. Le lendemain, lorsque ce scénario se répète, il calque sa course sur celle de Cadel Evans, qui ne suit pas Contador du tac-au-tac mais revient progressivement. Le vainqueur de deux étapes de Paris-Nice cette année apprend très vite de ses erreurs. Et dans la descente piégeuse vers Pinerolo –qu’il n’avait pas reconnue, mais qui pensait qu’il serait en jaune à ce moment –là ?-, Thomas Voeckler sort deux fois de la route. La première sans répercussion, mais dans un excès de volonté, il perd une trentaine de secondes, ce qui n’est rien en regard des conséquences que sa sortie aurait pu avoir. Un débours qui va compter par la suite. Difficile toutefois de blâmer le vainqueur de Plouay 2007, qui aurait très bien pu reprendre du temps à ses rivaux.

On se prend à rêver dans le Galibier

A la surprise générale, le lendemain, Voeckler tient bon dans le Galibier , au cours de la fameuse attaque d’Andy Schleck dans l’Izoard, sauvant sa tunique jaune pour quinze secondes sur le cadet des Luxembourgeois, au prix d’une souffrance indicible. On se dit néanmoins que l’étape de l’Alpe et le chrono auront raison de la possible victoire de Voeckler. A ce moment précis, ce dernier réfute toute idée de victoire finale. Jean-René Bernaudeau, manager de l’équipe Europcar, avouera néanmoins qu’à l’issue de cette 18e étape, l’équipe « jouait la gagne » ( L’Equipe du 24 juillet). C’est aussi çà la force de Thomas Voeckler : mettre la pression sur les autres et faire semblant de ne pas y croire, ce qui fera dire à Pierre-Antoine Dusoulier, patron de Saxo Bank France, que Voeckler est « assez manipulateur » . Manipulateur ? Non, plutôt intelligent plutôt. L’intelligence de course, c’est justement la qualité qui est louée par les observateurs, mais qui va cruellement lui faire défaut à deux jours de l’arrivée à Paris.

Il craque nerveusement…

Suite aux attaques répétées de Contador dans le Télégraphe, Voeckler lâche prise à 5 km du sommet et s’envole dans une improbable « chasse patate ». Coincé entre le groupe Contador-Andy Schleck et le peloton, pas si loin que çà, il effectue une trentaine de kilomètres, la plupart en solitaire, afin de parvenir à rentrer sur le groupe de tête, dans les pentes très raides du Galibier. Alors que l’écart ne descend pas en deçà des 25 secondes, Voeckler continue sur sa lancée dans un acte de bravoure, maillot jaune sur le dos, qui forge aussi sa réputation et dont on se souviendra dans plusieurs années. On ne renie pas d’un seul coup son tempérament...

Mais s’il manquait peut-être de lucidité, la consigne de se relever aurait pu venir de son directeur sportif…Toujours est-il que ces efforts vont se payer cash à deux kilomètres du sommet du Galibier. Voeckler coince, sous l’effet conjugué de son effort solitaire, mais aussi de qu’il a entreprit les jours précédents. Il en jette même son bidon, et laisse éclater sa rage sur ses coéquipiers, dont il ne peut suivre le rythme. Il vient de comprendre qu’il ne gagnera pas le Tour, et que le podium est en train de s’éloigner. Au passage, il n’oublie pas de dire à Pierre Rolland de jouer sa carte personnelle… conscient que son jeune coéquipier a quelque chose à faire.

...avant de se ressaisir

Néanmoins, bien entouré et emmené par Cyril Gautier, Vincent Jérôme –au courage lui aussi exemplaire après sa chute du début de Tour-, Antony Charteau et Perrig Quemeneur, le groupe maillot jaune revient sur les favoris au pied de l’Alpe. Et s’il explose dès le pied de celui-ci, s’il concède rapidement du temps sur ses adversaires directs, Thomas Voeckler stoppe l’hémorragie dans la deuxième partie de ce col mythique. Il défend à merveille son maillot, fort d'un mental inextinguible, qui n’a rien à envier aux « grands ». A l’issue de cet étape, remportée par Pierre Rolland, il est quatrième au général, pas si éloigné que cela de Fränk Schleck, troisième. Et dans cet optique, toujours combatif, il réalise un excellent contre la montre (13e), terminant au final au pied du podium. Mais là n’est pas l’essentiel. «Je préfère être quatrième de cette façon, en courant le Tour comme je ne l’avais encore jamais couru, que deuxième sans m’être battu, sans qu’on ait parlé de moi »*. « Ti’Blanc » est Grand, tout simplement.

* L’Equipe du 25 juillet 2011.

Sur le même sujet