Anti-biographie de Shakespeare par Bill Bryson chez Payot-Rivages

Loin des hypothèses farfelues des ignorants ou des études complexes des universitaires, Bryson propose une version honnête de la vie du Barde de Stratford.

La vie du plus grand dramaturge anglais a toujours donné lieu à conjectures. Et pour cause: les informations vérifiées sont si rares que les universitaires et autres apprentis chercheurs s’en sont donné à cœur joie pour tenter de combler les nombreux manques. D’études fouillées en pures affabulations, les biographies de Shakespeare abondent. En voici une qui sort des sentiers battus, car Bryson prend le parti de l’honnêteté. En bref: que dire d’un homme dont on ne sait presque rien?

Qui est Bill Bryson?

Auteur à succès né aux Etats-Unis, il a néanmoins passé la plus grande partie de son existence sur le sol britannique. La majorité de son œuvre est basée sur les récits de ses voyages, dans un style devenu caractéristique, mêlant humour et esprit. Si tous ses ouvrages ne sont pas traduits en français, on peut tout de même trouver les plus importants aux Editions Payot:

- Motel Blues (1989, titre original The Lost Continent: Travels in Small-Town America )

- Notes from a Small Island (1995)

- American rigolo: chroniques d’un grand pays (1998, titre original Notes from a Big Country )

- Nos Voisins du dessous: chroniques australiennes (2000, titre original Down Under )

Il est aussi connu pour ses études de la langue anglaise, toujours à demi sérieuses seulement, son ouvrage de vulgarisation scientifique ( Une Histoire de tout, ou presque ) et à présent pour sa biographie, malignement nommée anti-biographie, de William Shakespeare.

Shakespeare selon Bryson

La structure du livre, tout comme son contenu, est simple. Le souci de clarification prévalant, Bryson présente son étude sous forme chronologique. Il débute par un premier chapitre en guise d’introduction au problème Shakespeare, évoquant les diverses recherches consacrées au dramaturge, leurs défauts et les incomplétudes inhérentes au peu d’informations fiables disponibles, quand elles ne sont pas tout bonnement des inventions pour partie. Les six chapitres suivants détaillent la vie du Barde en tronçons logiques, sur fond d’Angleterre élisabéthaine: 1564-1585, 1585-1592, interrompus par «À Londres» et «Les pièces», puis 1596-1603 et 1603-1616 (on quitte le règne d’ Elizabeth I ère pour entrer dans celui de Jacques 1er). L’ouvrage se conclut sur un chapitre évoquant «La mort du Barde», puis sur celui consacré à la fameuse et fascinante controverse sur la paternité des œuvres du maître.

Pourquoi une énième biographie de Shakespeare?

Les études sérieuses et approfondies sont pléthore depuis 1616 et la mort du génie de Stratford . Mais Bryson compte apporter sa modeste pierre à un édifice jugé branlant car trop souvent bâti sur des fondations peu stables. Son credo à lui, plus que de nous répéter encore ce que l’on sait sur Shakespeare, c’est de souligner ce que l’on ne sait pas. Ce genre de parti pris nécessite du travail – Bryson a compulsé moult biographies, interrogé de nombreuses sommités sur le sujet et visiblement passé de longues heures dans les bibliothèques spécialisées – mais aussi une bonne dose d’autodérision. Bill Bryson réussit le pari de traiter d’un sujet, sérieux s’il en est, sans se prendre au sérieux lui-même mais sans s’en moquer non plus. Il déconstruit les mythes et revient aux sources, en commençant par le portrait officiel de Shakespeare, lui aussi controversé. Il reconstruit, autour des bribes d’informations attestées sur le vécu de Shakespeare, le monde dans lequel il vivait, ce XVIe siècle à la fois incroyablement vivace et ouvert – la naissance des théâtres, leur immense succès, le foisonnement artistique, l’essor de la puissance britannique – et effroyablement dangereux et fermé – épidémies de peste, persécutions religieuses, puritanisme forcené, rues mal famées…

Si ce petit livre ne risque pas d’apprendre quoi que ce soit de nouveau aux connaisseurs de Shakespeare, il peut néanmoins s’avérer utile aux néophytes désireux d’en savoir plus et effrayés par l’ampleur du corpus. Sans prétention, un ouvrage à prendre pour ce qu’il est: une farce sérieuse dans la veine de ce que l’on connaît de Bryson.

Shakespeare, Antibiographie , Bill Bryson, Editions Payot-Rivages, octobre 2010, 212 pages, 18,50 €

Sur le même sujet