Fair Game, un film de Doug Liman avec Naomi Watts et Sean Penn

Tiré de l'histoire vraie de Valerie Plame et Joseph Wilson, le film présenté au Festival de Cannes 2010, mêle l'espionnage à l'histoire d'un couple.
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Le Festival de Cannes 2010 s’est montré chiche en films américains. Si, hors compétition, on a pu voir Robin des Bois de Ridley Scott ou Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu de Woody Allen, les jurés et leur président Tim Burton n’ont eu qu’un seul représentant du cinéma US à juger : c’était Fair Game de Doug Liman. Le film s’appuie sur les épreuves bien réelles que dut traverser le couple Plame-Wilson, à partir du moment où l’époux eut le malheur de s’opposer à l’administration Bush et à sa volonté de faire la guerre à l’Irak de Saddam Hussein.

Une espionne de la CIA sacrifiée pour discréditer son mari

À l’origine, Valerie Plame était un agent secret de la CIA que son travail conduisait périodiquement à l’étranger pour enquêter sur les armes de destruction massive. En 2002, son époux, Joe Wilson, ancien diplomate devenu consultant, se voit chargé d’une mission par la CIA : il doit se rendre au Niger pour vérifier si ce pays n’aurait pas vendu de l’uranium aux Irakiens, et rien de ce qu’il voit ne lui permet de confirmer le trafic. Or en janvier 2002, le président Bush propose une interprétation toute personnelle des conclusions de Joe Wilson : « le gouvernement britannique, dit-il, a appris que Saddam Hussein avait récemment cherché à importer d’importantes quantités d’uranium en Afrique. » CQFD. Le 22 mars, les USA envahissaient l’Irak.

Perplexe, Joe Wilson publie le 6 juillet, dans le New York Times , une tribune au titre éloquent : « Ce que je n’ai pas trouvé en Afrique » , énonçant ses doutes concernant le bien-fondé de l’intervention américaine en Irak. Une semaine plus tard, en guise de rétorsion, l’ultraconservateur Robert Novak révélait dans le Washington Post la profession de Valerie Plame.

La jeune femme doit quitter la CIA, devient la cible de menaces et d’injures, tandis que son mari décide de contre-attaquer. Les responsables de la fuite qui a démasqué son épouse ne sont, bien entendu, ni démasqués ni encore moins punis, à l’exception de Lewis « Scooter » Libby, secrétaire général du vice-président Dick Cheney.

Fair Game a beau ne pas être un documentaire, c’est une représentation très fidèle de ce que j’ai vécu”

Une fois tirée de l’imbroglio médiatico-juridique dans lequel elle a été plongée bien malgré elle, Valerie Plame a raconté ce qui était arrivé à son couple dans un livre qu’elle a intitulé Fair Game . Ce faisant, elle reprenait les termes d’une déclaration que Karl Rove, un conseiller de George Bush, avait faite sur la chaîne MSNBC : « La femme de Wilson, avait-il dit, est une cible légitime » ( « Wilson’s wife is fair game » ).

Doug Liman, à qui l’on doit notamment La Mémoire dans la peau ou Mr. & Mrs. Smith , a vu dans ce livre matière à redorer son blason cinématographique : après des films de pur divertissement, il voulait « rendre hommage au courage d’un vrai agent secret ». Il a donc choisi un casting en conséquence, élisant deux des acteurs les plus prestigieux du moment : Naomi Watts et Sean Penn font en effet partie de ces interprètes dont nul ne songe à mettre en cause la puissance d’incarnation. Lors de sa conférence de presse au Festival de Cannes, le metteur en scène s’est clairement félicité de ce casting, qui constituait son premier choix : « Vous savez comment c’est à Hollywood, a-t-il dit : tu veux ça, et l’on te donne du troisième ou du quatrième choix. J’ai vraiment eu de la chance sur ce coup-là. »

Les deux acteurs, qui sont réunis pour la troisième fois à l’écran, après 21 grammes d’ Alejandro González Iñárritu et L'Assassinat de Richard Nixon de Niels Muller, constituent indéniablement l’atout du film. Naomi Watts, pour qui Valerie Plame constitue « un personnage bouleversant » s’est lancée dans la préparation du rôle à peine deux semaines après avoir accouché. « D’ordinaire, il y a peu d’actrices qui, en même temps, donnent le sein à leur enfant et apprennent le maniement des armes comme j’ai dû le faire… », a-t-elle déclaré, non sans humour, à Cannes. Et le résultat semble bien avoir plu à la première intéressée, qui y voit « une représentation très fidèle de ce [qu’elle a] vécu » avant d’ajouter : « il est important de remettre en question le pouvoir en place, et les conséquences que cela implique. »

Un film efficace, mais qui ne choisit pas son sujet

On ne s’ennuie jamais en regardant Fair Game . En spécialiste du film d’espionnage, Liman a su construire des scènes où la tension naît remarquablement du double jeu que mènent les protagonistes. Ainsi lorsque les Plame-Wilson discutent avec des amis du bien-fondé de partir en guerre contre l’Irak. Valerie n’a pas encore été démasquée et le couple doit affronter, sans révéler ce qu’il sait, l’avis que leurs amis appuient sur les informations mensongères entendues dans les médias. Et l’interprétation remarquable du couple Watts-Penn n’est pas pour gâcher le film. La jeune femme, surtout, se révèle une fois de plus particulièrement apte à susciter l’admiration du spectateur tout en lui donnant envie de la protéger.

Néanmoins, on regrettera que le film n’ait pas choisi entre la politique et la chronique conjugale. En effet, Fair Game n’est pas un film politiquement agressif qui dresserait un tableau sans complaisance du fonctionnement de l’administration Bush : il aurait fallu pour cela que les Plame-Wilson évoluent véritablement dans les cercles du pouvoir, ce qui n’était pas le cas. Et la focalisation, dans le dernier tiers du film, sur les difficultés que traverse leur mariage, oriente le film sur une autre voie, mais elle aussi insuffisamment exploitée… d’une façon prudente, pourrait-on dire, ou bien décente. Pour des raisons que l’on devine aisément. Ainsi se trouvait garantie la participation efficace – car extrêmement glamour – du couple réel pour la promotion du film. Fair Game y a trouvé certes un happy end , mais y a perdu en mordant.

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