Le Nombril de Jean Anouilh à la Comédie des Champs-Élysées

Michel Fagadau, qui vient de mourir, signe une mise en scène réussie de la dernière pièce du dramaturge, avec Francis Perrin dans le rôle-titre.
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Si le nom d’Anouilh continue à signifier quelque chose actuellement pour le grand public, c’est grâce à une ou deux pièces, comme Antigone , ressassées par les élèves pour leur contenu mythologique. Mais c’est oublier que l’homme fut un dramaturge prolifique et très en vogue, dont l’œuvre ne mérite certainement pas le semi oubli dans lequel on la tient. Et fort heureusement, le vent semble bien tourner en sa faveur, avec quelques projets alléchants en préparation, dont un film d’Alain Resnais, d’après son Eurydice , avec rien moins que Sabine Azéma, Anne Consigny, Anny Duperey, Mathieu Amalric, Pierre Arditi et Lambert Wilson. En attendant, courez voir Le Nombril à la Comédie des Champs-Élysées . La mort du metteur en scène, quelques jours après le début des représentations, vient renforcer la dimension testamentaire d’une pièce qui n’en demeure pas moins fort drôle.

Une intrigue à la simplicité trompeuse

On résume aisément la pièce. Léon, auteur dramatique vieillissant, cherche à écrire une nouvelle pièce, mais une série de fâcheux défilent dans son appartement, l’empêchant de mener son projet à bien : des livreurs, son médecin (car il est victime d’une crise de goutte), un ami, ses enfants, sa maîtresse, sa femme… Tous ont des récriminations à son endroit, prétexte limpide pour lui réclamer de l’argent. Chaque intrusion donne donc lieu à des échanges qui tendent au règlement de compte mais, comme le dit Francis Perrin, « pas avec aigreur : avec une lucidité et un recul d’une drôlerie qui n’appartient qu’à Anouilh ».

Car l’on voit, comme grossi par un microscope, le nombrilisme humain dans toute sa splendeur, l’incapacité de chacun de se mettre à la place des autres. Et celui qu’on accuse sans cesse d’égoïsme, parce qu’il refuse d’enjoliver la réalité et de s’abreuver d’illusions, Léon l’auteur dramatique l’est sans doute moins que les autres parce qu’il observe au lieu de gesticuler, fait parler au lieu de parler… Bref, on voit que l’intrigue est en fait double, comédie de mœurs autant que réflexion sur l’art théâtral.

Une pièce en forme de bilan

La pièce a été créée en 1981, à l’Atelier, avec Bernard Blier dans le rôle-titre. Six ans plus tard, Anouilh mourait sans avoir écrit de nouvelle pièce. Ce qui donne à son Nombril une valeur testamentaire indéniable et lui valut du critique du Figaro la caractérisation suivante, lors de sa création : « Le Nombril , c’est tout Anouilh et c’est Anouilh qui se dépasse ».

De fait, on peut lire dans cette pièce une forme de bilan amer, dressé par un homme au seuil de son existence. Et s’il se montre parfois indulgent avec les individus (parfois seulement !), il réduit impitoyablement à néant toutes les valeurs communément prônées par la société : la famille, l’amour, l’amitié, la science, l’intellectualisme… Aucune des problématiques abordées dans Le Nombril n’échappe à son jeu de massacre, à part le théâtre.

La pièce est en effet aussi une déclaration d’amour au théâtre, îlot intact dans ce champ de ruines. Hommage à Molière, d’abord, dont Léon cite plusieurs répliques –à commencer par l’admirable « Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente? » , tiré de L’École des femmes –, et dont Anouilh reprend, sous une forme modernisée, les cibles et les situations privilégiées : la médecine, le mariage des enfants (les trois rejetons de Léon sont mal mariés), le précieux ridicule en la personne de l’ami Gaston. C’est d’ailleurs par le truchement de ce dernier personnage, romancier fumeux et médiocre couronné par le Goncourt, qu’Anouilh va pouvoir réaffirmer la supériorité du théâtre où « il n’y a que la situation et la réplique », sur le roman. La joute verbale qui oppose Gaston le fat à Léon est particulièrement savoureuse.

Et pour tirer sa révérence, Anouilh s’est aussi livré dans Le Nombril à une réflexion sur le théâtre de son époque. Il attaque le théâtre d’avant-garde qui ne l’a pas ménagé (Sartre en prend pour son grade) et rend un hommage narquois au théâtre de l’absurde : les « caisses d’ennuis » que deux déménageurs ne cessent de lui livrer sont le symbole d’une possibilité dramaturgique dont Anouilh reconnaît in fine , par Léon interposé, qu’elle ne fonctionne pas dans son théâtre.

Une mise en scène solide de Michel Fagadau

Plus d’une dizaine de pièces d’Anouilh ont été jouées à la Comédie des Champs-Élysées que Michel Fagadau dirigeait depuis 1994. Et ce dernier connaissait bien le dramaturge pour avoir monté Colombe par deux fois, en 1996 et en 2010. C’est donc une mise en scène solide qu’il nous livre pour son dernier spectacle. Un peu trop solide peut-être. En effet, même si le décor particulièrement réussi de Mathieu Lorry-Dupuy suggère, avec ses pans de mur de guingois et sa porte ouverte à toutes les intrusions, qu’on n’est pas dans un univers bourgeois traditionnel, le spectacle tend un peu trop vers le boulevard quand les situations, les personnages et le propos de la pièce auraient pu faire attendre quelque chose de plus loufoque.

Inutile pour autant de bouder notre plaisir quand, par ailleurs, cette mise en scène est portée par des comédiens remarquables, surtout Éric Laugérias (en Gaston, le fat parasite) et Francine Bergé (en femme de Léon), qui font montre d’un sens du rythme comique proprement épatant.

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