Critique de l'authenticitié dans Les Faux-Monnayeurs d'André Gide

Texte phare de la littérature française du XXe, l'œuvre de Gide prend pour sujets l'imposture des sentiments et la contestation de la fiction romanesque.
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Paru en 1925 et considéré – pour son audace formelle – comme précurseur du Nouveau Roman , Les Faux-Monnayeurs se structure autour d'une interrogation sur la notion d'authenticité. Une sincérité difficile à déceler sous le paraître, seul mode d'existence possible pour les protagonistes dudit roman. L'allégation cynique d'Armand Vedel (« la vie, mon vieux, n'est qu'une comédie ») est révélatrice de ce constat global : le mensonge est partout.

Un univers factice

Les Faux-Monnayeurs font la part belle à la thématique du jeu. Dès les premières lignes du roman, le verbe « jouer » amorce un abondant champ notionnel de la feinte. Le personnage qui incarne le mieux cette dimension est Vincent Molinier, pris par le démon du jeu. Voici le portrait laconique qu'en fait le narrateur : « Griserie du gagnant. Dédain de la réserve. Suprématie. » Description où l'on peut lire en creux la dénonciation d'une société perçue comme un immense tripot où chacun triche et monnaye ses sentiments.

À la thématique du jeu vient se greffer celle du théâtre, qui accentue l'atmosphère de faux-semblant généralisé. Régulièrement, Gide insiste sur le caractère cabotin des différents protagonistes : « chacun de ces jeunes gens, sitôt qu'il était devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel. » L'auteur va plus loin en faisant de la mère de Boris une chanteuse ; activité à l'origine des troubles psychologiques du fils : « elle emmenait Boris dans sa loge ; je crois que l'atmosphère factice du théâtre a beaucoup contribué à déséquilibrer cet enfant. »

D'une manière moins évidente mais tout aussi parlante, Gide recourt à des types romanesques qui pourraient trouver leur place dans une comédie de Molière : le concierge, la bonne, la fausse servante, le serviteur. L'essayiste Daniel Moutote souligne cet aspect en comparant Passavant (autre personnage du roman) à Tartuffe, qui «soigne les apparences et se prévaut de sa situation pour abuser tout le monde et se servir de chacun pour son seul profit».

Des sentiments contrefaits

C'est dans ce monde falsifié que Gide situe des personnages dont les sentiments sont marqués au sceau d'une insincérité qui gangrène toutes les relations interpersonnelles nouées dans Les Faux-Monnayeurs . Au sein de la famille, d'abord, où les rapports parents-enfants sont d'emblée faussés. Le roman s'ouvre sur la découverte d'un mensonge : Bernard n'est pas le fils légitime d'Albéric Profitendieu comme il l'avait cru jusque-là.

La relation amoureuse est également biaisée. Inauthenticité conjugale représentée par les époux La Pérouse qui passent leur temps à se mentir et à se jouer la comédie. Rongés par le ressentiment, les deux vieillards s'ingénient à se faire du mal dans une mascarade où chacun joue, tour à tour, le rôle du martyre et celui du bourreau.

Les liens amicaux ne sont pas plus épargnés par la tricherie émotionnelle. Sous les dehors d'une franche camaraderie, la relation qui unit les vaniteux Bernard et Olivier prend appui sur un fonds de rivalité et de jalousie indéniable. Quant à La Pérouse qui voue pourtant à Édouard une « vieille et fidèle amitié », il ne peut s'empêcher de lui jouer une « triste comédie ».

Mais pire encore est de se mentir à soi-même. Or c'est bien ce que font les personnages gidiens, notamment les adolescents à la recherche d'eux-mêmes. Bernard revient souvent sur son incapacité à être en harmonie avec sa véritable personnalité : «la route est longue qui mène de ce que je croyais être à ce que peut-être je suis».

Le mensonge romanesque

Cette fausseté des sentiments traduit, plus profondément, une remise en cause de l'illusion – caractéristique du genre romanesque jusqu'au début du XXe siècle. S'appuyant sur la notion grecque de mimesis (imitation du réel), les romanciers du XIXe voulaient faire prendre pour vraie une histoire fictive et usaient, pour ce faire, de tous les subterfuges formels. Dans Les Faux-Monnayeurs , au contraire, le mensonge romanesque est exhibé et tenu à distance pour mieux être critiqué.

Dès la conception de son roman, Gide lie le trafic des faux-monnayeurs à la littérature et aux cénacles. Il instruit, via le personnage de Strouvilhou, un procès radical de l'écriture en tant qu'activité fallacieuse. Celle-ci est considérée comme une simple monnaie insérée dans un échange truqué entre l'auteur et son public : le romancier trompe le lecteur qui se leurre lui-même en feignant de trouver une image fidèle de la vie dans les livres, alors qu'ils ne sont que fiction.

Cette diatribe contre l'inauthenticité d'une certaine pratique romanesque prend sa source dans une méfiance essentielle à l'égard de la langue. Le désir de sincérité esthétique, chez Gide, se définit ainsi : que le mot soit nécessité par l'idée. Or dans Les Faux-Monnayeurs , usés par une circulation incessante (comme les pièces de fausse monnaie), les mots ont perdu leur signification originelle. Ils sont devenus inaptes à dresser de la réalité un portrait fidèle ou à exprimer des sentiments authentiques : « les mots nous trahissent » se lamente Mme Sophroniska.

Alors, Gide a-t-il réussi son pari : être entièrement sincère ? Si le désir d'authenticité est sensible dans l'œuvre par la dénonciation même de la duperie, celui-ci paraît proprement irréalisable. Gide n'est pas à l'abri de l'inauthenticité qu'il dénonce car son statut paradoxal de romancier en fait inévitablement un faux-monnayeur à sa manière : écartelé entre sa fonction d'auteur et celle de narrateur ; à la fois dans sa fiction et hors d'elle ; faisant semblant de croire à l'existence et à l'autonomie de personnages qu'il a fabriqués de toutes pièces. Pour résoudre cette contradiction, peut-être faut-il essayer (comme le suggère Armand à la fin du roman) de « jouer sincèrement »...

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