La Vie tranquille de Marguerite Duras, 1944

Sans doute l'œuvre la plus emblématique de cette quête d'identité qui caractérise l'ensemble de la production romanesque de l'auteure.
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Après Les Impudents , paru l'année précédente, La Vie tranquille nous plonge à nouveau dans l'univers codifié d'un roman familial à la Balzac – du moins à première lecture. Le livre prend pour cadre la région du Périgord (ce pays de Duras auquel l'écrivain emprunte son pseudonyme) et met en lumière une famille de paysans – les Veyrenattes – travaillant à la propriété rurale des Bugues.

Là vivent les parents, leur fille Francine (narratrice du roman), leur fils Nicolas et sa femme Clémence, leur oncle Jérôme et Tiène – un étranger énigmatique et désœuvré dont Francine s'éprend dès son arrivée à la ferme. Le récit s'ouvre sur une lutte à mort entre Jérôme et Nicolas, provoquée par Francine. Celle-ci ayant dénoncé à son frère les rencontres nocturnes (et charnelles) de sa femme avec leur oncle...

Une première partie faussement traditionnelle

Le contenu du roman est donc a priori on ne peut plus banal : un crime commis par un mari trompé, les tentatives d'une jeune fille pour attirer l'attention d'un beau garçon (Francine déclenche le drame sans doute pour obtenir les faveurs de Tiène qui s'obstine à ne pas la voir), et la description des rapports qu'entretiennent les différents membres de la famille dans l'espace sclérosant de la ferme.

Toutefois, Duras transforme progressivement cette situation initiale pour nous faire basculer dans une atmosphère plus proche de L'Étranger * que du Père Goriot . En confiant la narration de son histoire à Francine, la romancière choisit de tout saisir à travers cette conscience individuelle qui devrait être transparente pour le lecteur. Or, la narratrice est une figure obscure qui n'arrive pas à se comprendre elle-même.

Au fil des pages, cette première partie – émaillée par les réflexions et les agissements déroutants de Françou – nous éloigne du contexte d'un simple roman familial pour nous orienter vers une lecture plus complexe. Quand elle part chercher le médecin pour tenter de sauver son oncle (à l'agonie après son affrontement avec Nicolas), on est frappé par la grande indifférence avec laquelle Francine reçoit les événements dramatiques qui viennent d'avoir lieu et dont elle est, pourtant, l'instigatrice :

« C'est à ce moment-là que j'ai été frappée par la certitude venue je ne sais d'où que ce qui nous arrivait n'avait pas d'importance. »

Son attitude – qui n'est pas sans rappeler le détachement du Meursault de Camus* – est le signe que la jeune fille est déjà absorbée par l'« envie de changer d'existence », de chercher sa propre vérité. N'étant pour l'instant que ce que ses proches veulent bien qu'elle soit, Francine s'éprouve dépourvue de tout élément immuable ; sorte de forme vacante à combler d'on ne sait quelle évidence :

« Je n'étais personne, je n'avais ni nom ni visage. En traversant l'août, j'étais : rien. Mes pas ne faisaient aucun bruit, rien n'entendait que j'étais là, je ne dérangeais rien. »

Amorçant son travail d'introspection, elle commence à s'interroger sur cette vie inutile et tente d'abord de se comprendre à travers le regard des autres. La première partie de La Vie tranquille s'achève sur le suicide de Nicolas, laissant place au véritable intérêt du récit : le voyage de la narratrice à la ville de T... – au bord de l'Atlantique – à la recherche de son identité.

Une deuxième partie en forme de quête existentielle

Suite à ces disparitions successives, on pourrait s'attendre à ce que Francine y vienne pour accomplir son deuil...mais non. En fait, elle s'éloigne de la ferme familiale pour s'examiner elle-même et espère de ce déplacement géographique une mutation toute personnelle. Par cette séparation, Françou cherche d'abord à se réconcilier avec sa propre vie.

Le processus de métamorphose commence par une mise à mort symbolique de son moi passé. Désormais, Francine doit assumer l'insignifiance de sa personne ; acceptation qui marque son passage à la vie adulte. Ce passage, elle va tenter de l'effectuer dans la solitude de sa chambre de pension, devant le miroir. Mais, incapable de se reconnaître dans l'image renvoyée par la glace, le « je » de la narratrice se transforme sans transition en un « elle » distancié, puis en un « on » anonyme : « On est plus que vieille, plus que morte ».

Finalement, par cette désintégration progressive du « je », Françou parvient à ce que la critique Alicia Yllera nomme « une totale crise d'identité » (1). Le personnage se regarde de l'extérieur, se dédouble, devient une femme étrangère à elle-même et manifeste ses contradictions. Cette crise identitaire est foncièrement paradoxale, faite à la fois d'un doute essentiel quant à soi et au monde («je ne sais plus comment on pense») et d'une profonde certitude (« j'ai su en même temps que j'existais »).

Une recherche vouée à l'échec

Son état procède de l'impression d'avoir été remplacée par une autre, comme si elle n'avait jamais été l'actrice de sa propre histoire. Aussi Francine se dépouille-t-elle de ses souvenirs et, comme on passe de nouveaux vêtements, s'essaye à une virtualité d'identités pour choisir celle qui lui correspondrait le mieux. Hélas, on n'échappe pas à ce qu'on est foncièrement et Francine ne fait pas exception à cette évidence qui ne quittera plus l'univers durassien.

Le changement escompté n'aura pas lieu : l'image d'elle-même à laquelle aboutit l'introspection menée par la narratrice est proprement insaisissable. Au cours de cette plongée dans les abysses de son être, Françou a essayé de rassembler les fragments disparates d'un moi morcelé pour trouver sa propre personnalité. Or, cette personnalité semble ne pouvoir se saisir que dans l'ennui. C'est, d'ailleurs, sur cette pénible constatation qu'Yllera conclut son analyse :

« Sans doute parce qu'au plus profond de ses personnages l'auteur place l'ennui et l'incertitude, et que les moyens pour lutter contre eux – le changement ou la recherche de l'inconnu – introduisent le ver de la désintégration dans le moi. Peut-être parce que Marguerite Duras n'envisage pour eux aucune solution au dilemme du changement qui détruit ce qu'on aime, tout bonheur devient illusoire. »

(1) Marguerite Duras, Actes du colloque international , Elena Réal Éditions, 1987

Pour poursuivre : Le Marin de Gibraltar de Marguerite Duras, 1952

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