Wajdi Mouawad, un théâtre de prise de parole

Ce nom ne vous dit encore rien ? Pourtant, en une dizaine d'années et autant de pièces, Mouawad s'est imposé comme un auteur majeur du théâtre contemporain.
41

À l'heure des styles et des discours insipides, le dramaturge interpelle les consciences, donne à réfléchir, à rire, à s'émouvoir. Par son imagination foisonnante, ses mots cinglants comme la mitraille, Wajdi Mouawad façonne des pièces qui font, à chaque fois, l'effet d'« un obus dans le cœur » (1).

Une histoire personnelle chaotique

L'univers de l'écrivain est un univers d'ouverture et de tolérance, où les faibles et les vaincus retrouvent leur dignité. Sa démarche première étant de « brûler, en chacun de [ses] personnages, toute parole qui ne soit pas celle de l'humanité mais celle des conventions et du compromis » (2). Une conception philanthropique du théâtre – l'empathie est au cœur de son discours – servie par une plume lyrique, charnelle et violente. Une violence qui prend sa source dans la biographie même de l'auteur.

Mouawad naît au Liban en 1968. Huit ans plus tard, alors que vient d'éclater la guerre urbaine qui se prolongera jusqu'aux accords de Taïef en 1989, il fuit le pays du cèdre avec sa famille pour la capitale française. Un deuxième cycle de huit ans qui s'achèvera par une nouvelle émigration, à Montréal cette fois-ci.

Prendre le crayon comme on prend la kalachnikov

Sa langue porte les stigmates de ces exils successifs. Mélange d'arabe, d'anglais, de français standard et de joual (3) par lequel le dramaturge valorise le brassage culturel. Écriture métissée, qui maltraite le langage en pulvérisant les codes de la syntaxe et du vocabulaire :

« SIMON. On l'a pas prévue celle-là ; hostie que je l'ai pas vue venir ! Elle a bien préparé son coup, bien calculé ses affaires la crise de pute ! Je lui cognerais le cadavre ! You bet qu'on va l'enterrer face contre terre ! You bet ! On va y cracher dessus ! » ( Incendies , 2003)

Par l'accumulation de blasphèmes, d'incorrections en tout genre, le recours systématique aux registres scatologique et sexuel, Mouawad nous montre l'impossibilité de rendre compte d'événements aussi douloureux que la mort ou la guerre par les mots ordinaires. Il manifeste également la colère face aux situations les plus pénibles de notre existence (ici la perte d'un être cher) et aux désastres de ce monde. La révolte étant l'un de ses modes d'expression privilégiés.

Une œuvre essentiellement politique

Mais sa langue impure et accidentée sert avant tout un propos fondamentalement militant. Elle symbolise le chaos politique dans lequel est plongé son pays d'origine, envers lequel le dramaturge se sent investi d'un devoir de mémoire. Lequel est chez lui plus qu'un simple sujet de dissertation philosophique : une impérieuse nécessité.

L'écriture lui permet, bien sûr, de ne pas perdre ses racines mais surtout de briser le silence qui entoure trop souvent les innocents tombés sous les bombes – au Liban ou ailleurs (la plupart de ses pièces ne comportent aucune indication géographique explicite). Si un auteur de théâtre n'a pas le pouvoir de stopper les massacres (ça se saurait !), du moins peut-il les faire connaître au plus grand nombre pour que leurs victimes ne sombrent pas tout à fait dans l'oubli.

Ainsi, dans Littoral (1999), le personnage de Joséphine transporte-t-elle les bottins de toutes les villes détruites qu'elle a traversées. Quand il n'y avait pas de bottin, elle consignait dans un carnet le nom des personnes assassinées. Ces noms que l'Histoire risquait de vite jeter aux oubliettes... À la fin de la pièce, le cadavre d'un homme sera offert à la mer, lesté avec les sacs contenant la totalité des noms du pays ensanglanté. Action par laquelle Joséphine espère pérenniser leur souvenir.

La guerre du Liban au cœur du projet dramatique

De son parcours atypique, Mouawad garde donc l'indéfectible volonté de témoigner des horreurs auxquelles il a assisté dans son enfance. La guerre du Liban, le dramaturge la met en scène dès sa troisième création au titre loufoque : Willy Protagoras enfermé dans les toilettes (2004). Si la pièce a toutes les caractéristiques d'un vaudeville, elle est en fait une parabole sur l'absurdité des combats menés pour la conquête d'un territoire.

L'action est simple : deux familles convoitent le même appartement et s'entredéchirent pour en obtenir la jouissance. Le dit appartement appartient aux Protagoras, qui ont invité chez eux les Philisti-Ralestine (4) pour un temps. Mais, très vite, les deux clans ne peuvent plus se souffrir et quand les Protagoras décident de chasser leurs hôtes, ceux-ci refusent et s'obstinent à occuper les lieux.

Pour mettre un terme à cette querelle ridicule, le fils Protagoras se barricade dans les WC (place hautement stratégique !) et promet d'en sortir quand les intrus auront débarrassé le plancher. Comme l'autorise la lecture du texte d'introduction, on peut voir dans Willy l'incarnation du général Aoun qui – au moment où Mouawad rédige, c'est-à-dire au plus fort du conflit libanais – vient de se retrancher dans le Palais présidentiel.

Bien qu'ouvertement engagée, la pièce ressortit encore largement à la farce. Fondée sur le comique verbal et celui de répétition, ses personnages sont caricaturaux voire totalement décalés. On pense à Jane Jarry dont l'unique fonction est de réclamer sans cesse « some cocaïne or some hero »... Les pièces ultérieures conserveront cette alliance de ludique et de sérieux qui détermine le “ton Mouawad”, tout en se dirigeant vers une gravité et une universalité plus grandes.

(1) Titre d'une pièce de 2007.

(2) Rêves , « Chemin », Actes Sud , 2002.

(3) Dialecte québécois. Rappelons qu'en faisant vivre ce parler populaire et minoritaire sur les planches, Mouawad fait acte de résistance. En effet, nombre de politiques et d'écrivains québécois souhaiteraient le réduire au silence pour imposer un français moins fleuri.

(4) Allusion à peine voilée aux Palestiniens.

Pour poursuivre : Enfance et esthétique chez Wajdi Mouawad

Sur le même sujet