«Pain amer», roman d'un rêve fracassé par la réalité soviétique

Le roman de Marie-Odile Ascher décrit d'une façon poignante le drame de la fille d'émigrés russes qui décident, en 1946, de céder aux promesses de Staline

En 1946, Staline proposait aux émigrés russes qui avaient fui la révolution de 1918, de rentrer au pays. Plus de 4000 de ces « Russes blancs » acceptaient cette offre.

Le film « Est Ouest » de Régis Wargnier, avec Sandrine Bonnaire et Catherine Deneuve, plusieurs fois primé à Cannes (2000), relatait l’histoire d’un jeune couple qui accepte cette offre et dont la jeune femme, Française de souche, n’a de cesse de trouver un moyen de rentrer en France lorsqu’elle se rend compte de la réalité soviétique.

« Pain amer » de Marie-Odile Ascher, paru en janvier 2011 retrace l’épopée d’une jeune fille que ses parents emmènent en URSS en octobre 1947.

Le grand départ

Marina, la narratrice, a 18 ans en 1946, elle vit à Vence, près de Nice, où ses parents sont arrivés en 1920. Le père de Marina a fui l’URSS avec son père et deux de ses frères alors qu’il était cadet de la Marine. Il est désormais jardinier et soufre de sa condition. Ainée de sept enfants, Marina est brillante et fiancée à Marc dont elle est passionnément amoureuse. Elle a passé son bac et doit commencer des études d’Anglais quand sa vie bascule.

Ses parents ont entendu l’appel de Staline : la propagande visant à faire rentrer les émigrés ne lésine pas sur la vie idyllique qui les attend : travail, appartement, pain gratuit, vacances payées... Ils se laissent tenter.. A Noël 46, ils annoncent à leurs enfants le projet de retour au pays, plus précisément à Odessa. Pour Marina, c’est une bombe. Elle refuse : elle ne parle pas Russe, elle entre à l’université, elle va se marier. Hélas, elle est mineure et elle doit obéir. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur en se disant qu’elle part voir comment s’installe sa famille et qu’elle revient aussitôt. Octobre 1947, le départ a lieu, en train.

Le piège

A l’arrivée en Allemagne, en zone occupée soviétique, le voyage vire au cauchemar : train de marchandises, froid glacial, conditions sanitaires déplorables… « Une lampe rouge clignote » dans sa tête. Lorsque les voyageurs arrivent au camp de Godno où se font les affectations, Marina s’étonne de voir tous ces militaires, ces barbelés, ces baraquements…. La nourriture est déplorable. La violence apparaît : les soviétiques méprisent ces gens qui ont fui la Révolution, volent ces « nantis » arrivés avec argent, bijoux, Marina se voit dépouillée de ses chers livres. Lorsque l’affectation tombe, il ne s’agit absolument pas de l’Odessa natal de ses parents, mais d’un village du Caucase.

L’arrivée à destination est dramatique : une baraque d’une seule pièce, avec un mauvais poêle, sans eau courante et sans sanitaires. C’est l’hiver, avec des températures largement au dessous de 0°, aucune ressource tant que le chef de famille qui doit rejoindre avec le déménagement, n’est pas arrivé. Marina entreprend de soutenir sa mère et de faire survivre ses frères et sœurs,. Tout son récit est sous-tendu par son amour pour Marc, les projets qu’elle fait pour sa vie dès le retour en France, les lettres qu’elle lui écrit et celles qu’elle finit par recevoir une fois qu’elle a pu lui communiquer son adresse.

Vaille que vaille la famille s’adapte à cette vie qui n’a rien à voir avec ce qui avait été promis. C’est la misère noire, la santé des enfants est gravement mise en danger. Par la suite, elle pourra partir pour une ville de Crimée, Marina y entreprendra des études de langues, mais il faudra encore déménager et quand elle sollicitera une entrée à l’université, celle-ci lui sera refusée parce qu’elle est fille de "traîtres à la Nation".

L’impossible rêve

Elle poursuit sa correspondance avec Marc, reçoit des lettres « caviardées » par la censure, et finira par se voir menacée d’activités anti-soviétiques du fait de cette correspondance et devra couper tout lien avec la France.

Le livre se termine sur la façon dont Marina aura fini par s’intégrer, une fois fait le deuil de son retour en France et de l’espoir de retrouver Marc.

Un roman - témoignage

L’ouvrage nous prend à la fois par sa trame romanesque : cet amour qui fait tenir l’héroïne dans les moments les plus dramatiques ; et par le témoignage qu’il nous propose des conditions de vie en ce milieu de XXe siècle dans l’empire soviétique : misère – sauf pour certains – délation, arbitraire…

On s’attache à cette jeune fille courageuse dont on sait que l’amour qu’elle porte à son fiancé va se fracasser sur la réalité soviétique.

Le style de Marie-Odile Ascher dont c’est le premier roman, est fluide, alerte ,avec de grands moments de poésie dans les lettres que s’envoient les deux jeunes gens. Un roman poignant..

"Pain amer" Marie-Odile Ascher - Editions Anne Carrière - janvier 2011 - 428 pages

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