Le chaos en Egypte au travers des lamentations d'Ipou-Our

Les lamentations d'Ipou-Our font partie des classiques de la littérature égyptienne antique. Ce texte très pessimiste fut interprété de différentes manières
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Les lamentations d’Ipou-Our font partie des textes importants de la littérature de l’ancienne Egypte. Mais l’analyse du récit demeure discutée. Il est conservé au Rijksmuseum van Oudheden de Leiden (Pays-Bas) : Papyrus I,344. Il s’agit d’une copie d’un texte plus ancien qui est malheureusement fort mutilée. Ce papyrus date de la XIXe dynastie. Le texte original semble remonter à la XIIe dynastie (Moyen Empire).

Texte historique ou moralisant ?

Pour Sir Alan Gardiner, ce récit pessimiste décrivait le chaos qui régna sur l’Egypte durant la Première Période intermédiaire, époque de troubles située entre l’Ancien et le Moyen Empire. Mais, pour M. Lichtheim (1973), les lamentations d’Ipou-Our ne sont basées sur aucun élément historique. Elle relève de nombreuses contradictions et invraisemblances. De nombreux faits sont, pour elle, historiquement impossibles. Il ne s’agit que d’une composition moralisante sur le thème du chaos opposé à l’ordre.

Le texte était divisé en six parties. A chaque fois, un thème était mis en exergue par un Egyptien nommé Ipou-Our et ce thème était répété pour décliner différentes version d’un malheur. Les éléments abordés étaient notamment le désespoir, les regrets de l’équilibre perdu du royaume tranquille, l’espoir en un avenir qui assurera le retour à la vie habituelle…

Le désordre en Egypte

L’ordre et le chaos sont abordés sur le thème du pillage : « Voyez donc, le visage est blême […] ce qu’avaient prédit les ancêtres est atteint […] ; le pays est affligé de bandes de voleurs, et l’homme doit aller labourer avec un bouclier […]. Voyez donc, le visage est blême et l’archer est équipé, car le crime est partout ; l’homme d’hier n’existe plus. Voyez donc, le pillard […] en toute place et le serviteur est chargé de ce qu’il a saisi ».

Des invraisemblances historiques augmentent le caractère tragique de la narration : « Voyez donc, le Nil frappe (ses rives), et pourtant on ne laboure pas ; chacun dit « nous ne savons pas ce qui est arrivé à travers le pays ». Voyez donc, les femmes sont stériles, car on ne conçoit plus ; et Khnoum ne crée plus, à cause de l’état du pays ».

La fin de l’ordre social

Le chaos est notamment présenté par la disparition ou l’inversion des classes sociales qui étaient très figées dans l’ancienne Egypte : « Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses ; et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales possède des monceaux. Voyez donc, leurs serviteurs ont le cœur affligé ; et les grands (d’autrefois) ne se mêlent plus avec leurs gens, pour se réjouir ». Il faut bien prendre en compte que les scribes, issu des plus hautes classes sociales étaient férocement hostile au peuple. Les artisans et ouvriers agricoles sont même comparés à des ibis car ces oiseaux avaient la réputation de vivre dans des boues malsaines au bord du fleuve : Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie ; et chaque ville dit : « laissez-nous chasser les puissants de chez nous ». Voyez donc, le peuple est semblable aux ibis, et les souillures sont à travers le pays ; personne ne porte de vêtements blancs en ce temps. Voyez donc, le pays tourne comme tourne le tour du potier ; le voleur possèdes des richesses […] ».

La mort bafouée

Un élément supplémentaire pour créer l’effroi chez les lecteurs ou auditeurs du texte est la question de la mort. Tout Egyptien mort au Moyen ou Nouvel Empire devait être momifié. Ne pas pratiquer ce rite était considéré comme une abomination. Jeter un corps dans le Nil ou le brûlé était un traitement réservé aux corps des criminels : « Voyez donc, les cœurs sont violents, le malheur se répand à travers le pays, il y a du sang en chaque place, la mort ne diminue pas et la bandelette de la momie pense que l’on ne s’approche plus d’elle. Voyez donc, beaucoup de morts sont jetés au fleuve ; le flot est une tombe, et la Place Pure est maintenant dans le flot ».

La monarchie

Seule la monarchie échappe à ce chaos : « Voyez donc, les portes, les colonnes, les cloisons sont enflammées ; mais les murs du Palais royal Vie-Santé-Force tiennent bon et ferme ».

Bibliographie sélective :

BELL (B.), The Dark Ages in Ancient History. The First Dark Age in Egypt , dans American Journal of Archaeology , v. 75, n°1, 1971.

BREASTED (J.H.), Ancient records of Egypt , vol. 1, The First through the Seventeenth Dynasties , introduction by PICCIONE (P.A.), Chicago, 2001 ( Ancient History / Archaeology / Religion ).

LALOUETTE (C.), Contes et récits de l'Égypte ancienne , Paris, 2003, réimp. ( Champs / Flammarion ).

LICHTHEIM (M.), Ancient Egyptian literature , vol. 1, The Old and Middle Kingdoms , Berkeley, Los Angeles, Londres, réimp., 1997.

RODRÍGUEZ (A.S.), La literatura en el Egipto antigua (Breve antologiá) , Séville, 2003.

SIMPSON (W.K.), The literature of Ancient Egypt. An anthology of stories, instructions, stelae, autobiographies, and Poetry , Le Caire, 2003.

Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte , t. I, Des Pharaons et des hommes , traductions et commentaires par LALOUETTE (C.), préface de GRIMAL (P.), Paris, réimp., 2003 ( Connaissance de l’Orient. Collection UNESCO d’œuvres représentatives. Série égyptienne , n°54).

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