Réforme de l'orthographe : 20 ans après, est-elle appliquée ?

En 1990, une réforme de l'orthographe faisait naître la polémique. Vingt ans plus tard, doit-on écrire « sage-femme » ou « sagefemme » ?

En 1990, une réforme proposait de simplifier l’orthographe française. Les rectifications, définies par l’Académie française et publiées au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990, se situaient dans la continuité du travail entrepris depuis le XVIIe siècle dans les huit éditions précédentes de son dictionnaire.

Les réformes orthographiques du français à travers le temps

Au Moyen Age, la langue française était constituée de dialectes variant d’une région à l’autre (les parlers d’oil au Nord et les parlers d’oc au Sud) et dont la graphie était phonétique (dans La Chanson de Roland, « qui » s’écrit « ki »). L’usage du latin était réservé à l’Eglise, aux clercs, aux savants et à l’enseignement.

Le 1er août 1539, avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts, le français devint une langue juridique et administrative et connut alors une orthographe étymologique, influencée par le latin. En 1635, Richelieu créa l’Académie française dans le but d'instaurer des règles.

L’orthographe française a beaucoup évolué au fil du temps, suivant le principe que l’usage détermine la règle. L’Académie française, des lexicographes et des grammairiens sont régulièrement intervenus et ont mis en place des réformes en tenant compte de l’usage établi, des contraintes de l’étymologie, de la prononciation, des pratiques de l’institution scolaire des éditeurs et des imprimeurs.

Ainsi, en 1718, avec la seconde édition du Dictionnaire de l’Académie française , les lettres « j » et « v » sont adoptées et différenciées du « i » et du « u ». En 1740, avec la troisième édition, un tiers des mots change d’orthographe et les accents apparaissent (« escrire » devient « écrire », « fiebvre » devient « fièvre »…).

En 1836, pour sa sixième édition, les terminaisons en « ois » qui se prononcent « è » s’écrivent désormais avec « ais » (« français », « j’étais »…).

Les grands principes de la réforme de 1990

En 1989, le Conseil supérieur de la langue française, un groupe d’experts composé de linguistes, de représentants de l’Académie française et d’éditeurs de dictionnaires, est créé pour proposer des régularisations. Un peu plus de 2000 mots sont concernés (pour repère, Le Petit Larousse en contient 59 000).

Elles portent notamment sur la soudure de mots composés (« piquenique », « sagefemme »), l’harmonisation du pluriel de noms composés avec celui des noms simples, la possibilité de supprimer certains accents circonflexes sur le « i » et le « u » (« huitre », « voute »), l’application des règles usuelles d’orthographe et d’accord aux mots d’origine étrangère et la suppression d’anomalies (« charriot », « combattif », « ognon », « relai »).

L’Académie française approuva à l’unanimité le document en souhaitant que ces simplifications et unifications soient soumises à l’épreuve du temps sous forme de recommandations. Libre à chacun d'écrire donc « sage-femme » ou « sagefemme », les deux manières étant considérées comme correctes.

Opposants et défenseurs

A l’époque, la proposition de la réforme suscita de nombreuses réactions. Les opposants y voyaient la création d’une confusion parmi les élèves, un appauvrissement intellectuel, un nivellement par les bas. Les défenseurs y trouvaient l’occasion d’enrichir la langue, de faciliter son apprentissage et de la rendre plus attractive auprès des étudiants étrangers.

Un réseau d’associations belges, françaises et suisses, baptisé Le Renouvo, militant pour la nouvelle orthographe du français, a publié en 2002 un petit fascicule intitulé Vadémécum de l’orthographe recommandée .

Michel Masson, auteur du Guide pratique de la réforme de l’orthographe (Points Seuil, 1991), a défendu la réforme, estimant que l’apprentissage de l’orthographe française est difficile et arbitraire, certaines règles n’apportant rien au sens. Trouvant logique qu’il existe trois orthographes différentes pour le mot verre/ver/vers en fonction de leur sens, il se questionnait sur la graphie de « charrue » avec deux « r » alors que « chariot » n’en possède qu’un. Selon lui, lorsque l’orthographe est logique, elle permet de comprendre le sens d’un texte, mais quand elle ne l’est pas, elle sert juste à établir des distinctions de classe.

L’application de la réforme de 1990 aujourd’hui

Depuis 1990, le sujet n’est jamais vraiment revenu sur le devant de la scène. Concrètement, comment la réforme est-elle appliquée aujourd'hui ?

Antoine Fetet, enseignant, constate, dans un article publié sur le site Le café pédagogique, que « les logiciels de traitement de texte, les correcteurs orthographiques et les dictionnaires sont de plus nombreux à avoir intégré ces recommandations et certaines revues et ouvrages sont publiés en orthographe recommandée. En 2007, les programmes du cycle 3 précisent pour la première fois qu’on s’inscrira dans le cadre de l’orthographe rectifiée".

Dans le Petit Larousse 2008, on trouve bien « événement » et « évènement », mais seulement « pique-nique » et « chariot ».

En résumé, la réforme est peu appliquée, tolérée mais non obligatoire.

Comme le souligne la linguiste et lexicographe québécoise Marie-Eva de Villers, « la réforme de l’orthographe de 1990 aura certaines suites par les recommandations qu’elle formulait à l’intention des lexicographes et créateurs de néologismes de façon à améliorer l’harmonie et la cohérence de leurs travaux. Ces consignes ont été relativement suivies en ce qui a trait surtout à la formation de nouveaux mots à l’aide d’éléments savants qui sont désormais soudés, à la francisation de mots empruntés à une langue étrangère par l’accentuation et la marque du pluriel propres au français, à l’agglutination des nouveaux mots composés ».

Sources :

- Réforme de l’orthographe : le français n’est pas sacré , article de Anne-Diandra Louarn, Le Figaro, 5 janvier 2010

- Article de Julie Saulnier, L’Express, 22 mars 2010

- Qui a peur de réformer l’orthographe ? Odyssée France Inter, 10 février 2003

- La réforme de l’orthographe est-elle restée lettre morte ? Article de Marie-Eva de Villers, directrice de la qualité de la communication à l’Ecole des HEC

- Les rectifications de l’orthographe, journal officiel de la République française

- Site internet de l’Académie française

- Article d’Antoine Fetet, enseignant, article sur Le café pédagogique.

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