Histoire de l'Irlande sous domination britannique (1846-1916)

Terre d'occupation et d'émigration britannique, l'Irlande du XIXe siècle connaît de radicales mutations influençant encore son présent.
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En 1800, après plusieurs soulèvements irlandais réprimés par Londres, la Grande-Bretagne décide d’unifier l’Irlande et l’Angleterre. Cet acte marque la disparition du Parlement de Dublin, mais surtout la création du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande.

La naissance d’un Etat bicéphale

Les structures étatiques et administratives britanniques mises en place en Irlande sont, dès l’origine, l’incarnation même de la négation de la souveraineté irlandaise. Sous-représentés, voire même absents, les Irlandais doivent se soumettre aux volontés britanniques, protestantes.

La distinction entre la masse du peuple et l’ establishment se fait alors plus par les préjugés sociaux, les aspirations nationales, les enjeux économiques… que par la simple question religieuse. Très tôt, les régions du Nord, sous l’influence de Belfast, et celles du Sud, proches de Dublin, se distinguent, si ce n’est par leurs différences culturelles, du moins par leurs développements économiques opposés, en nature et en prospérité. Tandis qu’au Nord, les industries sont florissantes et très proches de l’Angleterre (chantiers navals, filature…), le Sud pratique une agriculture pauvre et archaïque.

La Grande Famine de 1846-1850

L’évènement majeur qui marque l’Irlande au cours du XIXe siècle, sous domination britannique, est la Grande Famine des années 1840-1850. L’Irlande connaît alors l'une des croissances démographiques les plus rapides d’Europe occidentale. Le niveau d’activité économique, tant industriel qu’agricole, n’étant pas partout au même stade, la population demeure pauvre, voire trop importante dans des régions rurales encore archaïques.

Ces difficultés sont augmentées par les structures agraires irlandaises. La majeure partie des terres sont détenue par des landlords , souvent absents, qui louaient leurs biens à des intermédiaires, lesquels les sous-louent. Les exploitations sont ainsi de plus en plus petites et entretiennent le maintien d’une agriculture pauvre et ancestrale.

Avec l’augmentation de la population, les problèmes sont de plus en plus présents, d’autant que les landlords décident, vers 1825, de transformer les exploitations en terres d'élevage et congédient de nombreux exploitants. La pomme de terre, base de l’alimentation irlandaise, qui couvre, à cette époque, d’immenses étendues et la première victime de la transformation des sols en herbage.

A la fin de l’été 1845, l’Irlande, déjà touchée par de courtes crises agricoles et de brèves famines, est atteinte par une maladie de la pomme de terre provoquant sa destruction: un champignon nommé phytophtora infestans . L’Irlande ne possède pas de réserves alimentaires et financières et, dès l’année suivante, la maladie se déclarant plus tôt, la récolte est presque totalement détruite. Le désastre est immense, la population irlandaise ne parvenant pas à trouver de cultures de substitution et le gouvernement anglais ne pouvant faire face à la crise.

La responsabilité du gouvernement anglais peut donc être engagée dans cette famine tant son rattachement aux principes du libre-échange et du laisser-faire est raide et «pro-britannique». Si les importations de maïs américains réalisées en 1845 par Pelle, secrétaire en chef de l’Irlande, font face aux débuts de la crise, l’attitude de son successeurs, lord John Russell, est souvent incohérente, irrégulière et incomprise (importations irrégulières de grains, exportation des grains irlandais…). Une aide étrangère massive, sous l’influence des quakers et en provenance d’Amérique, est alors mise sur pied.

La famine, mais surtout les épidémies et l’immigration, firent perdre à l’Irlande 20% de sa population de 1845 à 1851, soit 1 à 1,5 million de décès et environ 1,5 million de migrants. Au cours de la famine, les landlords continuent à expulser les exploitants agricoles avec une violence et un manque d’humanisme certains. Ces évictions ne peuvent qu’aggraver la situation et apporter à l'idéologie nationaliste de bons arguments.

Le nationalisme irlandais

Le nationalisme irlandais n’est pas aisé à comprendre car il est composé de différents courants dont les influences, les actions et les motivations se croisent.

Dès 1800, sous l’influence de Daniel O’Connell, le nationalisme irlandais prend la voie du pacifisme en essayant d’impulser des réformes parlementaires. Depuis le Moyen Age et la conquête anglaise, les revendications irlandaises portent sur l'accession à l’autonomie etla reconnaissance de la singularité économique, politique et culturelle.

Au XIXe siècle, la redéfinition et la réaffirmation de la culture irlandaise (histoire, langue, littérature…) deviennent les fers de lance du mouvement nationaliste. Le poids symbolique de la Grande Famine renforce les rancœurs irlandaises à l’égard du joug anglais dès les années 1840-1850. C’est à cette période que naissent l’Irish Republican Brotherhood (IRB) et la Fenian Brotherhood . Le catholicisme n’est plus alors le dénominateur commun des nationalistes irlandais, si tant est qu’il l’ait été à l’origine. Les nationalistes cherchent avant tout à accélérer les réformes sociales et agraires.

La victoire de Glastone, grand leader libéral, aux élections de 1868, est une première étape pour l’Irlande vers la reconnaissance de ses droits. Gladstone entreprend quelques modifications dans les rapports entre landlords et tenanciers. La question agraire vient rapidement au centre des revendications nationalistes et l’ascension de Parnell et des partisans du Home Rule, dans les années 1870, modifie la situation.

La force de Parnell réside dans son appartenance au système politique, donnant une base au mouvement nationaliste. Il fonde également son pouvoir sur la virulence de ses discours et de ses slogans pouvant rallier les nationalistes les plus extrêmes. Le nationalisme devient un mouvement de masse.

Pendant que Parnell continue de gagner des sièges de députés, les attentats et le mouvement terroriste s’amplifient, symbole du manque d’unité du réseau nationaliste. A la fin du XIXe siècle, de nouvelles formes de nationalisme voient le jour, comme par exemple la création, en 1884, de la Gaelic Athletic Association où les sports britanniques sont bannis. Durant la Première Guerre mondiale, elle servit de couverture pour l’entraînement militaire des nationalistes.

En 1914, l’entrée en vigueur du Home Rule confère au parlement de Dublin le droit de légiférer mais l’entrée en guerre repousse sa date d’application réelle.

La naissance de l’Irlande libre

Les membres de l’IRB, bien que très minoritaires, retrouvent un dynamisme certain au cours des années 1910, s’appuyant sur un puissant mouvement ouvrier dans le Sud de l’île. Le socialisme et le nationalisme s’associent alors pour la cause du travail et de l’Irlande.

Les progrès économiques et sociaux de l’Irlande devaient passer par l’affirmation d’un Etat nationale autonome. A la suite de la grande grève de Dublin de 1913, suivie par un lock-out de six mois, une force ouvrière armée s'organise, The Irish Citizen Army . Les groupes armés irlandais commencent à se multiplier un peu partout. La nouvelle génération est toute acquise à la démarche révolutionnaire mais elle demeure minoritaire: 1 600 membres de l’IRB en 1914; 2 000 en 1916.

L’IRB entame une campagne contre le recrutement militaire irlandais au sein des forces britanniques et prépare le soulèvement de Pâques 1916. Cet évènement, s’il est un échec, marque une étape importante dans la construction du nationalisme irlandais. Le soulèvement dublinois de 1916 ne parvient pas à ses buts car il manque de relais dans les provinces et ne bénéficie pas de l'aide armée promise par l’Allemagne. La répression britannique met deux jours à s’organiser et reprend vite la main. En situation de guerre, l’Angleterre applique la loi martiale pour juger les insurgés ce qui choque l’opinion publique irlandaise. Le vieux fond de nationalisme a été réveillé même chez ceux qui sont hostiles au soulèvement armé.

Les clubs Sinn Fein se multiplient également à cette époque et remportent six élections sur neuf en 1917-1918, forts de leurs 250 000 membres. De 1919 à 1921, l’IRA instaure un climat d’insécurité permanente pour les Anglais présents en Irlande. Une trêve est signée le 11 juillet 1921 instaurant en fin d’année la division de l’Irlande en deux parties: l’Ulster réuni à l’Angleterre et l’Irish Free State qui prête tout de même allégeance à la Couronne britannique.

Le nationalisme irlandais, fruit de la victoire de minoritaires, réussit à mettre en place deux parlements: un pour les six comtés de l’Ulster et un autre pour le sud de l’île. En réalité, l’ensemble des Irlandais rejette la lutte armée contre l’Angleterre et le terrorisme. Le nationalisme irlandais a finalement été façonné par l’existence et le triomphe d’une faible minorité révolutionnaire et par les erreurs du gouvernement anglais dans la gestion du problème irlandais, et ce à toutes les échelles.

Le problème de l’Ulster, à majorité Anglo-Ecossaise et protestante, cristallise l’ensemble des problèmes de l’Irlande. Sa non-soumission au nationalisme irlandais et son armement par la Grande-Bretagne expliquent en partie le soulèvement armé de Pâques 1916 à Dublin et les évènements antérieurs. L’Angleterre du début du XXe siècle est alors celle qui refuse en 1898 la volonté indépendantiste des Boers d’Afrique du Sud, signe éloquent de l’opposition en Irlande de deux nationalismes dont l’un refuse la décrépitude de son Empire colonial.

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