Pourquoi la mort de Kadhafi arrange tout le monde !

A-t-il été lynché ou est-il mort en combattant ? Qu'importe. La Libye, la France, l'Otan, l'Onu s'en moquent. L'essentiel est ailleurs. Voici pourquoi.
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Peu importe comment est mort le colonel Kadhafi. Peu importe qu’il ait été lynché par une foule hostile d’insurgés qui le traquaient depuis des mois ou qu’il soit mort dans le cadre des strictes règles de la guerre : frappé par une balle perdue en pleine tête pendant la fusillade ultime, jeudi 20 octobre , dans la banlieue de sa ville natale, Syrte, qui opposait un dernier groupe de ses soldats fidèles à un bataillon de rebelles. La vérité ne sera peut-être jamais connue et une vérité officielle commence à se dégager. L’essentiel, c’est que le dictateur soit décédé car son élimination arrange tout le monde.

Un procès aurait ravivé les plaies en Libye

Elle arrange d’abord le Conseil national de transition (CNT) qui entend tourner le plus vite possible, la page sanglante de Kadhafi, mettre en place un gouvernement cette fois officiel, ramener la paix sur tout le territoire et remettre en marche l’économie d’un pays désormais exsangue. Officiellement, dit le CNT, le tyran est mort au combat . Certes, un procès du type de ceux qui ont conduit le couple Ceausecu à être fusillé en Roumanie, ou Saddam Hussein à être pendu en Irak aurait eu de la gueule. Mais il aurait nécessité une mise en scène, une confrontation publique, au cours desquelles il aurait fallu donner la parole au dictateur. C’était sans doute prendre un risque, (même s'il s'agissait de marquer l'histoire de la Libye du sceau de la justice), alors qu’il reste sans doute dans le pays des partisans cachés prêts à en découdre encore au moindre signal.

Nicolas Sarkozy a gagné contre le dictateur

Cette mort, pour brutale qu’elle soit, arrange aussi Nicolas Sarkozy qui peut enfin se vanter d’avoir gagné la guerre qu’il avait lui-même déclenchée contre le dictateur, en mars dernier. Car c’est lui qui a obtenu à la fois le soutien de la Grande Bretagne, mais aussi et surtout une résolution de l’Onu qui a permis à l’Otan d’intervenir. Cette fois, avec la mort du bourreau de la Libye, le président français peut se targuer d’avoir remporté totalement la victoire. Il fait ainsi définitivement oublier (du moins l’espère-t-il), les atermoiements de la France pendant les premières révoltes en Méditerranée, mais aussi les compromissions de notre pays à l’égard du dictateur, reçu en grande pompe à Paris avec les honneurs d’un chef d’État «démocratique».

La fin d’une guerre au dessus de nos moyens

Elle arrange aussi la France en tant que nation surendettée. Avec la disparition du colonel Kadhafi, la fin de la guerre est proche. La paix doit même être proclamée dès samedi 22 octobre par le premier ministre du Conseil national de transition (CNT), Mahmoud Jibril. Or, la paix signifie le désengagement de la France de cette guerre qui a été dénoncée par l’opposition mais aussi par l’armée elle-même comme étant «au dessus de nos moyens» . En sept mois, le conflit a coûté quelque 300 millions d'euros à la France. Mieux, elle signifie aussi sans doute un «retour sur investissement» pour notre pays qui espère en récompense des contrats juteux, notamment pétroliers, avec le nouveau pouvoir en place.

Les pays émergents et l’Onu respirent enfin

La mort de Kadhafi arrange pour les mêmes raisons des grands pays comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, en première ligne dans ce conflit, qui n’ont pas davantage les moyens que la France de financer cette guerre.

Elle arrange encore, ne l’oublions pas, tous ceux qui n’avaient pas apprécié cette intervention, à commencer par l’Allemagne d’Angela Merkel , mais aussi les pays émergents du Brics, le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud . Ils sortent, avec la fin du conflit, d’une situation ambigüe qui les avaient fait réagir sur le plan diplomatique sans qu’ils puissent peser dans la décision finale.

Cette disparition arrange aussi évidemment les instances de régulation internationale telles que l’Onu qui s’était fait tirer l’oreille pour accepter cette intervention sous le couvert de la résolution 1979 qui prévoyait de protéger, exclusivement par des frappes aériennes, les populations civiles.

Il est mort, peu importe comment

Dès lors, que pèsent, face à ces enjeux stratégiques, politiques, économiques et financiers, les circonstances plus ou moins troubles du décès d’un dictateur qui, depuis plusieurs décennies, avait spolié, ruiné et ensanglanté son pays ?

Le Conseil national de transition affirme qu’il est mort dans les combats et que les insurgés qui ont participé à son arrestation auraient même tenté de le protéger pendant la fusillade. Une vidéo , diffusée par la chaîne de télévision Al Jazira semble confirmer les déclarations du médecin légiste qui aurait examiné le cadavre : on voit le visage ensanglanté de Kadhafi ainsi qu’un trou sur le torse, deux blessures par balles.

Mais une autre vidéo semble montrer l’exact contraire : on y voit le colonel Kadhafi vivant, blessé et discutant avec des insurgés dont l’un tient un pistolet près de sa tête. Une confusion s’en suit au cours de laquelle le dictateur est frappé, bousculé, blessé sans doute et enfin, couvert de sang, allongé par terre, mort.

Alors, est-il décédé au combat ou a-t-il été lynché par une foule vengeresse ? L’essentiel est ailleurs. Tout comme Saddam Hussein, tout comme Oussama Ben Laden, Mouammar Kadhafi n’est plus et sa disparition arrange tout le monde. Un dictateur a cessé de nuire et l’histoire officielle peut désormais s’écrire.

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