Tour de France: la grande bagarre n'a pas eu lieu

Deux courses en une. Devant, de nombreux Français dans une échappée pleine de panache. Derrière, les «cadors» décevants, Contador battu et Voeckler en jaune

Le soleil baigne Saint-Gaudens (Haute-Garonne) quand Sylvain Chavanel s'échappe avec une vingtaine de coureurs, dès les premiers tours de roue de la belle et courte 14eme étape aux six cols et 168,5 km. Une «étape reine», truffée de difficultés pendant lesquelles on espère obtenir des réponses à toutes nos questions: Thomas Voeckler peut-il conserver son maillot, résister aux vrais grimpeurs, réussir au courage à rester en jaune, comme en 2004, déjà au plateau de Beille, face à Lance Armstrong qui avait remporté l'étape? Alberto Contador est-il capable de reprendre sa place de favori après avoir perdu 4 minutes dans les 1ere, 5eme et 12 eme étapes? Frank Schleck est-il décidément plus fort que son frère Andy, le favori à la stratégie d'attente un peu agaçante? Et Cadel Evans, et Ivan Basso, peuvent-ils tenir leur rang? Et puis, le test de Beille fonctionnera-t-il encore? Le vainqueur du jour va-t-il gagner le Tour? On se souvient qu'Armstrong et Contador, qui avait franchi ce col en tête, avaient terminé en jaune sur les Champs-Élysées. Cinq heures plus tard, la réponse est non à presque toutes les questions. Seul Thomas Voeckler n'a pas déçu.

Le maillot vert pioche et revient

En ce début de course, les meilleurs s'interrogent, s'observent et laissent filer avec une indifférence un rien méprisante Sylvain Chavanel, le champion de France. Il pointe bientôt avec 23 coureurs de huit équipes, parmi lesquels Sandy Casar, le meilleur grimpeur du groupe et son coéquipier Jérôme Pineau, mais aussi Millar, Voigt et beaucoup d'autres à 5 minutes au sommet du premier col, le Portet-d’Aspet (1089m, 2eme catégorie). Mais le peloton musarde encore, Thomas Voeckler donne même le signal de «l'arrêt pipi» à ses 140 compagnons de route qui perdent une minute supplémentaire: 6 en tout à 114 km de l'arrivée. Ensuite, l'écart se stabilise dans la montée du col de la Corre (1389 m, 1ère catégorie) qui dure 15 kilomètres. Jérémy Roy, à l'arrière, tente de récupérer de ses efforts de la veille. Le britannique Mark Cavendish, sans doute meilleur sprinteur du monde, commence à piocher, s'échauffe sous le soleil de plomb.

Sandy Casar virtuel maillot jaune au col de Latrape

Bientôt, le maillot vert fait l'accordéon alors que les échappés, beaucoup plus haut, basculent dans la descente à 90 km/h. Trente kilomètres avant le col de Latrape (1110 m, 2eme catégorie), le Français Sandy Casar fait le trou (40 secondes d'avance, 7minutes du groupe Voeckler) en fonçant à tombeau ouvert en compagnie de Julien Alvarez et David Millar sur le toboggan, dans la position de l'œuf chère aux skieurs. Au fil des kilomètres, chacun reste sur ses positions et à 80 km de l'arrivée, alors que l'on aborde la côte de 5,6 km, on commence à se dire que l'étape pourrait se résumer à une course de côte sur l'ultime pente. Sandy Casar, avec 9 mn10 d'avance, est virtuel maillot jaune aux dépens de Thomas Voeckler tandis que Christophe Riblon, parti en contre-attaque, revient sur le trio et que David Millar est lâché. Le groupe de poursuivants éclate dans le col d'Agnès (1570m,1ère catégorie), 10 kilomètres à 8%.

L'équipe des frères Schleck se met à rouler

À l'arrière, le peloton réagit, les favoris accélèrent et récupèrent vite une minute. L'équipe Léopard prend les commandes pour les frères Schleck. Le maillot jaune revient sur les épaules de Thomas Voeckler puis l'écart se stabilise à 7 minutes. Deux hommes d'Alberto Contador décrochent tandis que leur leader se fait oublier. Un groupe d'attardés se forme à 66 kilomètres de la ligne avec une vingtaine de coureurs dont les équipiers de Voeckler David Millar et David Moncoutié, épuisé par sa course de la veille: c'est l'essorage.

Devant, le trio français est rejoint à cinq kilomètres du sommet par les rescapés du groupe de contre-attaque, six hommes parmi lesquels Charteau, Di Gregorio, Izaguirre et Voigt. Chavanel, intercalé parvient à revenir à 62 km de l'arrivée. Dix coureurs en tête parmi lesquels 6 Français dont le champion de France qui se paie le luxe de passer en tête au sommet. Le peloton, qui pédale plus vite, est désormais à 5 minutes des premiers.

Dans les premières pentes de l'avant-dernière difficulté, le Port de Lers (1510m, 3eme catégorie), Gorak Izaguirre prend la tête et la garde jusqu'à la bascule. Excellent descendeur, il se lance dans 30 kilomètres de dégringolade avant le mur du plateau de Beille, avec 50 secondes d'avance sur ses poursuivants. Une descente difficile (des gravillons, de la pente, une route étroite) puisque Jens Voigt fait un «tout droit» dans un virage, sans gravité. Mais il retombe deux kilomètres plus tard. Plus de peur que de mal cette fois encore. Le peloton, quant à lui, a ralenti et il se nourrit, une chance pour Thomas Voeckler.

L'explication décevante des «costauds»

À 28 kilomètres de l'arrivée, les frères Schleck font rouler leur équipe (notamment Voigt, décidément remis de ses mésaventures), qui réduit l'écart à 4 minutes tandis que devant, le groupe Chavanel multiplie les attaques, rattrape le coureur d'Euskaltel-Euskadi et se désorganise. Ils ont moins de trois minutes d'avance à 19 kilomètres de la ligne et à quatre de la montée du plateau de Beille.

Ça démarre dur avec une pente à 10% et un Sandy Casar qui repart à l'attaque. Mais le train du peloton, à 2 minutes, accélère à nouveau avec les frères Schleck, faisant des dégâts à l'arrière. Thomas Voeckler résiste tandis qu'Alberto Contador semble bien. A 10 km, les champions portent une accélération (1mn20 de Casar). Puis c'est Andy Schleck qui lance une banderille, suivi par son frère Franck, Alberto Contador et Thomas Voeckler. Nouvelles attaques des Luxembourgeois suivies à chaque fois par le Français.

Jelle Wanendert sort du peloton à 7 kilomètres et fond sur Andy Casar pour aller chercher la victoire d'étape. Il fait ainsi tomber le «théorème de Beille» (sans vouloir le rabaisser), qui veut que celui qui gagne sur le plateau emporte le Tour de France. Le Français disparaît, avalé par les «cadors». Les frères Schleck multiplient les accélérations, obsédés semble-t-il par Alberto Contador, au lieu de faire leur propre course, tandis que «Toto» Voeckler et Ivan Basso, en forme, montent au train.

Samuel Sanchez, le vainqueur de Liz Ardiden jaillit à son tour et s'en va, suivi de loin par Andy Schleck,Thomas Voeckler, Ivan Basso et Alberto Contador. Mais la course ralentit à nouveau. Chacun se surveille encore, ou personne n'est capable de partir! Le grand perdant du jour est le maillot jaune 2010 qui n'a rien récupéré de ses quatre minutes de retard. Une étape pour rien également chez les Luxembourgeois, trop attentistes, mais on en a désormais l'habitude. En fait, le vrai gagnant du jour, c'est Thomas Voeckler. Il reste en jaune au plateau de Beille comme en 2004. Grâce à son intelligence et à son courage.

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