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THIERRY PASTORELLO

Publié dans : Les articles Histoire de Thierry Pastorello

Arcadie : la vie homosexuelle en France de 1945 à 1982

Julian Jackson nous conduit à une exploration du monde homosexuel français de l'après guerre jusqu'au début des années 1980

Julian Jackson historien et universitaire nous invite à une étude fort bien documentée sur la vie homosexuelle en France après 1945, au travers de la vie d’une association homosexuelle phare des années 50, 60 : Arcadie. En introduction, il cite Françoise D’Eaubonne (1920-2005) écrivain et militante féministe qui rompit avec Arcadie en 1971 mais souligne l’importance de celle, qui fut pendant quinze années la seule organisation homosexuelle et ensuite la plus importante en nombre d’adhérents[1]

Le cadre juridique de 1791 à 1982

Dans une première partie, Julian Jackson dresse le cadre légal français depuis l’abolition du crime de sodomie par l’Assemblée constituante en 1791, dont il précise et à juste titre qu’il ne faut pas surestimer cette décision : il n'eut aucun débat à l’Assemblée et en consultant les archives parlementaires de l’Assemblée nationale constituante 1789-1791 présentes à la Bibliothèque nationale de France, nous en avons la preuve. Il fait mention des articles du nouveau Code pénal de 1810, utilisés contre les rencontres homosexuelles furtives, et notamment l’article 330 réprimant alors les outrages publics à la pudeur. Il indique combien les élites françaises, notamment après la défaite de 1870, se préoccupent particulièrement de la dégénérescence physique de la race et font preuve d’une obsession de la dénatalité : il cite un médecin le Docteur Georges Saint-Paul (1870-1937) auteur d’un ouvrage intitulé L’homosexualité et les types homosexuels paru chez Vigot en 1910. Ceci pose le problème d’une forte répression sociale, que pourrait masquer une histoire de l’homosexualité trop ancrée sur l’aspect plus purement législatif. Enfin, Julian Jackson souligne l’importance de la vie homosexuelle dans le Paris de la Belle époque.[2] En ce qui concerne la modification de l’article 334[3] du Code pénal par Vichy, afin d'y ajouter un délit spécifique d’acte contre nature sur mineurs, Julian Jackson souligne combien les années 30 sont parcourues d’une obsession de la morale et de la dénatalité, alimentée par certaines affaires scandaleuses et l’état de la démographie française de l’entre deux-guerres. Cette disposition vichyste sera complétée au début des années 1960 par l’amendement du député Paul Mirguet (1911-2001) pénalisant spécifiquement les outrages publics à la pudeur de nature homosexuelle

L'association Arcadie 1954-1982

Ensuite, l’auteur fait l’historique de l’association Arcadie de sa création en 1954 jusqu’à sa fin en 1982. Il lie l’histoire de cette structure étroitement à la personnalité et l’histoire de son fondateur et directeur André Baudry (1922-….). Il démontre combien André Baudry marque l’association de sa personnalité. Ce dernier souhaite donner une image digne de l’homosexualité. Comme il est remarqué le concept de dignité devient le maître mot des arcadiens. André Baudry dénonce les individus maniérés qui illustrèrent trop longtemps l’homosexualité.[4] De ce point de vue, l’auteur de cet ouvrage fait part de témoignages concernant des hommes venant pour la première fois à Arcadie et soulignant l’aspect sévère d’André Baudry.[5]Les difficultés de l'association sont à replacer dans le sillage de 1968 : ainsi, apparaît le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Pourtant, l’auteur souligne que le vent de mai 1968 souffle aussi sur Arcadie : en 1967 et 1969, Daniel Guérin 1904-1988, militant de la cause homosexuelle et communiste libertaire, initie ses lecteurs aux idées de Charles Fourier (1772-1837) figure essentielle du socialisme utopique et à une lecture critique du sexologue Willhem Reich (1897-1957) au sein de deux numéros d’Arcadie.[6] Parallèlement, le Front homosexuel d’action révolutionnaire adopte un ton nettement plus incisif, comme le démontre Julian Jackson,[7] et bien que le FHAR décline à partir de 1972, ceci ébranle l’organisation d’André Baudry. Néanmoins, les années 1970 sont des bonnes années pour Arcadie, comme le note Julian Jackson, la revue revendique 12 000 à 15 000 abonnés en 1972, et 30 000 en 1975. Ces chiffres même gonflés restent significatifs.[8]Arcadie lance en 1974 une enquête sur ses adhérents et obtient 1000 réponses. En gros, l’arcadien habite Paris et sa région, pour la moitié du panel, et les professions libérales et classes moyennes dominent largement.

Déclin d'Arcadie

Le déclin d’Arcadie vient de la concurrence et notamment la naissance en 1974 du Groupe de libération homosexuelle (GLH). Les GLH veulent rattacher la question homosexuelle à des combats plus vastes : lutte contre le capitalisme, lutte des femmes. Des groupes GLH se forment en province. Le journal Libération leur assure une publicité. Julian Jackson démontre comment Arcadie se trouve en difficulté face aux nouvelles problématiques induites par ce nouvel ordre sexuel. Il est significatif qu’Arcadie disparaisse l’année, où la gauche récemment au pouvoir abolit l’article 331.2, pénalisant spécifiquement les relations homosexuelles entre un adulte et un mineur au-dessous de 18 ans.

En conclusion l’auteur souligne combien l’histoire à rendu justice à Arcadie avec cette formule « Tous arcadiens maintenant ? » Le marais peut être vu comme un modèle d’intégration de l’homosexualité dans la cité et les débats sur le PACS et le mariage homosexuel rejoignent des questions posées par l’association d’André Baudry sur le couple homosexuel.

[1] Julian Jackson, Arcadie : la vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation, Paris, Autrement, 2009, p. 13

[2] Julian Jackson, op. cit., p. 34-37

[3] A la Libération le gouvernement transfert l’alinéa vichyste en article 331.2 du Code pénal

[4] Julian Jackson, op. cit., p. 147-148

[5] Julian Jackson, op. cit., p. 162-163

[6] Julian Jackson, op. cit., p. 217

[7] Julian Jackson, op. cit., p. 223-224

[8] Julian Jackson, op. cit., p. 238

À propos de l'auteur

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THIERRY PASTORELLO

Je suis né en 1961 à Grenoble. Je suis bibliothécaire à la Bibliothèque nationale de France et historien des homosexualités et des mœurs.
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