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THIERRY PASTORELLO

Publié dans : Les articles Histoire de Thierry Pastorello

La spécificité de l'antisémitisme par Hannah Arendt

Dans son premier tome sur les origines du totalitarisme, Hannah Arendt examine l'antisémitisme, idéologie spécifique des sociétés à partir du XIXe siècle

Hannah Arendt (1906-1975), dans son ouvrage sur l'antisémitisme, premier tome de son étude sur les origines du totalitarisme distingue l'antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle, émergeante après 1870, de l'antique antijudaïsme d'origine religieuse. Il serait question du passage du judaïsme à la judéité, concept ethnique.

L'antisémitisme et l'état nation

Comme le souligne Hannah Arendt, au XIXe siècle l'état nation accorde à ses résidents juifs l'égalité des droits. Ce concept d'égalité n'est pas sans une certaine ambiguïté, car ce concept d’égalité suppose une certaine uniformité, et donc le rejet de privilèges propres à certains groupes sociaux.

Pour Hannah Arendt, l'antisémitisme a d'abord une origine économique : les petits bourgeois étaient les héritiers des anciennes guildes, protectrices contre la concurrence. Donc, ces petits bourgeois accusèrent le système manchestérien, prônant un libéralisme de laisser faire, d'être la cause de leurs difficultés, du fait de l'abolition de ces anciennes protections. Les juifs furent perçus comme les champions de ce nouveau système. L'ouvrier savait grâce au marxisme qui était son ennemi, mais le boutiquier n'avait eu personne pour l'éclairer. Le banquier devint la personnification du parasite. Or, certains banquiers étaient juifs. De ce point de vue, il est intéressant de remarquer l'antisémitisme de la petite bourgeoisie française dès 1848 : est cité l'ouvrage Les Juifs rois de l'époque par Alphonse Toussenel (1803-1885) publié en 1845. Plusieurs publications sont dirigées contre les Rothschild. Il s'agit d'un antisémitisme d'une petite bourgeoisie révolutionnaire, percevant le banquier juif comme le personnage central du système capitaliste. Cet antisémitisme eut une influence politique limitée en France, pour l'heure. Hannah Arendt note que les Juifs dans les états nations s'étaient distingués des autres classes de la société par la relation particulière entretenue avec l'Etat. Donc, l'opposition à l'Etat devint pour certains une lutte contre les Juifs. Cependant, un antisémitisme durable lié à la xénophobie apparut après la Première guerre mondiale. Les juifs d’origine étrangère devinrent emblématiques de tous les étrangers. On fit une distinction entre les juifs nationaux et les intrus. Ensuite, on bascule dans la haine de tous les juifs. Hannah Arendt cite Louis Ferdinand Céline (1894-1961). Ce dernier dans son pamphlet Bagatelle pour un massacre publié en 1937 faisait preuve d’un antisémitisme violent. Hannah Arendt note la formation d’une intelligentsia juive particulièrement en Allemagne et en Autriche. Les juifs excellèrent parmi les critiques, les observateurs. Ils essayèrent de créer une société internationale de l’intellectualisme. Ces circonstances attirèrent sur eux l’attention. Ceci allait permettre leur stigmatisation et donner cours à des thèses autant fumeuses que délirantes.

L

a Fragilité sociale des communautés juives

Hannah Arendt soulève le problème majeur du juif d’exception. Celui que l’on admet dans la société, mais qui fait écran à un antisémitisme profond. Car celui-là devait se comporter de manière exceptionnelle et qu’il se dégage des traits communs de sa judéité. Ces notables juifs intégrés formaient des communautés d’exception, mais avec un horizon limité. De ce point de vue, est mis en lumière la fragilité de ce processus. On ne peut pas ne pas penser à la situation des juifs allemands dès les années 30. Les mesures antisémites se mirent en place dès l’arrivée des nazis et sans difficulté : Le 7 avril 1933, la « Loi pour la restauration du fonctionnariat » exclut les Juifs et les fonctionnaires « politiquement peu fiables » de la fonction publique. Hannah Arendt dresse aussi le portrait du juif par les antisémites de profession : rapacité, servilité, insolence…Surtout, elle démontre la fragilité de leur situation, et ceci dès le XIXe siècle. Ainsi, est expliqué, ce qui va se passer dans les premières décennies du XXe siècle. Est aussi démontré le tournant que constitue l’affaire Dreyfus, pour l’antisémitisme en France. L’antisémitisme prit le visage de la haine de la république. L’antidreyfusard fut aussi bien le monarchiste de l’Action française, que le national-bolchevisme de Jacques Doriot. Donc antirépublicanisme et antisémitisme furent liés irrémédiablement. L’effondrement de la IIIe république en France en 1940, note Hannah Arendt, est du à l'absence de défenseurs, car les groupes fascisants n’avaient que peu de poids : en quelque sorte c’est une victoire faute de vrais adversaires.

Quelques critiques

Hannah Arendt fut marquée par son expérience du totalitarisme. Ceci explique peut-être cette séparation qu'elle fait entre l'antijudaïsme religieux et l’antisémitisme idéologie raciste. On peut prendre comme exemple infirmant quelque peu cette séparation, la situation des juifs récemment convertis au Christianisme dans l’Espagne de la Reconquista. Dès le milieu du XVe siècle, les statuts dit « limpieza de sangre » « pureté de sang », en espagnol, refusaient l’accès aux fonctions publiques aux nouveaux chrétiens, et ceci atteignait principalement les Marranes (juifs convertis au Christianisme). Il y avait dans ce cas déjà la notion de judéité.[1] De fait, l’antijudaïsme prépare l’antisémitisme et l’un explique l’autre. [2]Des mesures d’exclusion diverses prises dans l’Europe médiévale font résonance aux mesures antisémites prises par les nazis, même si la différence des contextes nous interdit de faire le lien. Citons en quelques-unes : certaines professions leurs furent interdites. Ils furent exclus des corporations de métiers. Ils ne pouvaient posséder des terres pour les cultiver. Ils leur restaient comme possibles activités que celles interdites aux chrétiens. Donc, ils furent orientés vers le commerce et le prêt à intérêt..

Cet ouvrage d’Hannah Arendt permet de regarder la réalité de l’antisémitisme, qui n’a nullement disparu de nos sociétés, même s’il prend d’autres visages. Ainsi, on comprend un processus majeur expliquant l’avènement des régimes totalitaires.[3]

[1] Voir Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Inquisition_espagnole

[2] Voir Léon Poliakov, Histoire de l’Antisémitisme, Paris, Le livre de poche, 1981, 2 vol.

[3] Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1984, 289 p. (Les origines du totalitarisme, 1)

À propos de l'auteur

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THIERRY PASTORELLO

Je suis né en 1961 à Grenoble. Je suis bibliothécaire à la Bibliothèque nationale de France et historien des homosexualités et des mœurs.
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