L'influence de la mode japonaise en France, des kimonos aux manga

Du japonisme du XIXe siècle aux mangas, le Japon a toujours été une grande source d'inspiration pour la mode française.
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A partir des années 1970, les stylistes japonais ont afflué à Paris et contribué à l’évolution de la mode internationale, surtout durant la décennie suivante. Mais, en réalité, l’influence du Japon sur la mode européenne remonte bien plus loin dans le temps. A la fin du XIXe siècle en particulier, tandis que les peintres français découvrent grâce aux estampes japonaises des solutions plastiques inédites , la mode européenne s’empare des modèles nippons pour trouver un nouveau souffle. Chez Charles-Frédéric Worth (1825-1895), père fondateur de la haute-couture, on trouve déjà une robe brodée aux motifs clairement inspirés par l’art japonais.

Paul Poiret et Madeleine Vionnet

La tendance devient plus évidente au tournant du siècle. Le grand rénovateur de la mode qu’est Paul Poiret (1879-1944) s’intéresse non seulement aux motifs orientaux mais aussi à la structure même du kimono, vêtement simple, bâti à partir d’une seule pièce de tissu, ne collant pas au corps et dégageant le cou et la nuque (qu’on dissimulera cependant avec de la fourrure durant les années 1920). Madeleine Vionnet (1876-1975), dont se réclament aujourd’hui de nombreux créateurs (dont, par un juste retour des choses, Yamamoto Yohji (1943)), pousse plus loin l’expérience et crée des vêtements flottants coupés dans le biais. En 1925, elle élabore un crêpe de soie vert à plis piqués en forme de vagues, motif cher à l’iconographie japonaise.

L’arrivée des créateurs japonais à Paris

L’évolution du goût et les deux guerres mondiales ont cependant raison de cette source d’inspiration et il faut attendre les années 1970 pour recommencer à voir un intérêt de la mode française pour le Japon et un regain de dynamisme des échanges. Des couturiers français se rendent en Asie, Kenzo (1939) arrive en France. Ce jeune créateur attire d’emblée l’attention grâce à ses motifs gais et colorés, mais aussi à la conception ample de ses vêtements. Miyake Issey (1938) développe le concept de manière plus nette encore avec des séries de pièces ayant pour fondement un simple « morceau de tissu ».

Le créateur de mode vu comme un artiste

Yamamoto ou Kawakubo Rei (1942), fondatrice de Comme des Garçons, ne prétendent pas penser en termes de « japonisme » mais leur goût de l’asymétrie, des superpositions de tissus, de l’épure, prennent indéniablement racine dans les modes traditionnels d’habillement du Japon. Il ne s’agit plus d’une influence décorative, mais plutôt d’une réinterprétation de la structure même du vêtement japonais. Figurant, avec Miyake, parmi les stylistes les plus inventifs de leur époque, qu’ils semblent toujours devancer d’un pas, ils exercent une influence très importante sur la mode de la fin du XXe siècle.

Le pull « corbeau » troué de Kawakubo symbolise cette période, où la mode ose s’affranchir des codes, pour adopter une vision sobre, voire austère, qui joue sur la confusion des sexes et témoigne des bouleversements du monde et de la société. C’est l’époque où apparaît le métier de designer, qui détrône le couturier, et les vêtements de ces créateurs japonais sont souvent considérés comme de véritables œuvres d’art.

Cette génération n’hésite d’ailleurs pas à travailler avec des artistes renommés, issus de domaines variés. Ainsi Miyake Issey collabore-t-il avec le chorégraphe William Forsythe, dont les danseurs participent également à ses défilés. Yamamoto dessine des costumes très sobres pour la présentation de Tristan et Isolde au Festival de Bayreuth en 1993. Leur reconnaissance en tant qu’artistes à part entière trouve son point d’orgue dans de grandes expositions qui leurs sont consacrées, au musée d’art contemporain de Tôkyô ou à la Fondation Cartier pour Miyake, au Musée de la Mode de Paris pour Yamamoto.

Ces pionniers ont entraîné dans leur sillage un grand nombre de jeunes talents, confirmant la place importante du Japon dans l’univers de la mode. Une nouvelle génération fait ses premières armes chez ces grands prédécesseurs. Certains sont choisis pour prendre la relève des maîtres fondateurs, d’autres volent de leurs propres ailes. Dans le même temps, les créateurs occidentaux stars, tels Gaultier ou Lagerfeld (souvent alors vêtu de tenues Yamamoto), s’inspirent ouvertement du Japon, chacun de manière très différente, en s’appropriant de la vogue japonisante ce qui peut le mieux intégrer sa propre vision, baroque ou autre contraire épurée à l’extrême.

La nouvelle vogue japonaise, portée par l’univers des mangas

Au début des années 2000 par contre, la mode japonaise semble en perte de vitesse. Mais les créateurs occidentaux n’en continuent pas moins d’aller puiser au Japon des sources sans cesse renouvelées d’inspiration, le spectacle de la rue y fourmillant d’idées originales. Ôsaka en particulier attire les designers en quête d’un style un peu pointu, moins conventionnel que Tôkyô, même si la capitale japonaise voit se côtoyer les genres les plus variés et les idées les plus saugrenues. Autre différence avec la précédente vogue japonisante, l’attrait du Japon semble désormais moins élitiste, moins intellectuel. Les plus jeunes découvrent la culture japonaise par le biais des mangas et dessins animés ; ils s’adonnent avec délectation au cosplay, revêtant les costumes de leurs héros favoris, loin de la sobriété des modèles des décennies précédentes.

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