Le néon à l'état d'oeuvre d'art chez François Morellet

François Morellet, né en 1924, fut l'un des premiers artistes contemporains à s'intéresser au néon et à l'intégrer dans des oeuvres d'art contemporain.
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A partir des années 60, des artistes contemporains, tel que François Morellet, ont utilisé le néon dans leurs installations présentées lors d'expositions. Le néon, inventé dans la première moitié du XXe siècle, intéressait ces artistes pour son faible coût, sa modernité et sa grande autonomie dans la réalisation d'oeuvre d'art. Comment ces derniers ont-ils réussi à transformer ce matériau, utilisé dans le monde industriel et pour les enseignes publicitaires, en oeuvre d'art?

Le détournement d'objet

L'initiateur du détournement d'objet fut Marcel Duchamp avec son premier ready-made, La roue de bicyclette à l'envers sur un tabouret , qu'il signa de son nom et qu'il réalisa en 1913. Dans cette oeuvre, Marcel Duchamp fixa une roue de bicyclette, à la verticale et à l'envers, sur un tabouret par l'intermédiaire de la fourche d'une bicyclette. Il prit deux objets de la vie quotidienne: une roue de bicyclette et un tabouret. Il mit en scène ces objets en les associant d'une façon improbable et il les exposa avec sa signature, en leur conférant ainsi le statut d'oeuvre d'art. Le tabouret était à la fois le socle de la roue et en même temps partie intégrante de l'oeuvre. Cette sculpture fut, d'ailleurs, reçue par le public en tant qu'oeuvre d'art. Il réitéra cette expérience avec un porte-bouteille et un urinoir auquel il donna comme titre Fountain .

A sa suite nombreux furent les artistes qui s'employèrent dans cette voie du détournement d'objet. Les éléments de la vie quotidienne attirèrent leur regard et furent source d'inspiration de différentes manières, car chaque artiste interpréta d'une façon personnelle la réalité qui les entourait.

Le néon commença à être détourné dans des oeuvres au début des années 60. François Morellet, artiste français, fut l'un des premiers à s'intéresser à ce matériau industriel en lui donnant le statut d'oeuvre d'art. Il l'utilisa dans plusieurs installations en faisant de la lumière le sujet principal de l'oeuvre. Il sut donner une interprétation personnelle de la lumière et du néon. Sa démarche et les processus de création, entrant en jeu dans la réalisation, ont été élaborés par la mise en place d'un système clairement défini et rigoureusement respecté.

Le néon dans l'oeuvre de François Morellet: une attraction ludique pour le spectateur

François Morellet réalisa, en 1963, l'oeuvre Néons 0°-45°-90°-135° avec 4 rythmes interférents . Cette oeuvre fut présentée lors de la IIIe Biennale de Paris. Elle clôturait le parcours du Labyrinthe , qui était un vaste environnement regroupant les oeuvres des artistes du Groupe de Recherche d'Art Visuel (GRAV), dont il fit partie de 1960 à 1968. Il orienta ses recherches vers le hasard, tout en mettant au point un processus clair et systématique dans l'élaboration de l'oeuvre. Celui-ci était énoncé dans le titre de l'oeuvre pour que le visiteur puisse savoir comment il avait procédé. L'installation mentionnée ci-dessus était, en effet, composée de quatre panneaux de format identique, où les néons étaient inclinés suivant les angles cités dans le titre et clignotaient de façon rapide et régulière à des rythmes alternés. De cette manière, les images se superposaient dans l'oeil du spectateur.

Par la suite, il créa d'autres installations avec des néons, notamment au cours des expositions organisées par le GRAV. Durant ces expositions, le visiteur était plongé dans un labyrinthe initiatique où son attention était sollicitée de diverses façons. Chaque artiste présentait des oeuvres avec des univers différents qui impliquaient la participation du spectateur.

Dans l'oeuvre Rouge de 1964, François Morellet obligeait le spectateur à appuyer sur un bouton poussoir afin de déchiffrer l'inscription écrite sur le mur, tout en étant ébloui par un flash. Ce dispositif de bouton poussoir, suscitant l'intervention du visiteur, fut repris dans d'autres oeuvres, notamment dans 2 trames 45°-135° de néons interférents réalisé en 1972. Dans cette installation, le spectateur se retrouvait face à une salle composée de trois murs noirs, sur lesquels étaient disposés des néons formant des angles de 45° et de 135°. Celui-ci devait actionner deux commutateurs indépendants pour que les néons s'allument. Il pouvait ainsi contrôler la durée de l'éclairage et choisir d'allumer la globalité de l'oeuvre ou seulement une partie. Le spectateur se retrouvait donc à créer lui-même une oeuvre en jouant avec l'éclairage. L'oeuvre devenait une aire de jeu ou un "coin à pique-nique", pour reprendre l'expression de François Morellet.

En effet, François Morellet désirait créer des oeuvres systématiques, dans lesquelles il voulait limiter les décisions arbitraires, et surtout qui soient exemptes de toute sentimentalité pour que le spectateur puisse les remplir avec ses émotions. Il désirait que sa démarche soit simple et claire, tout en alliant le hasard ou l'intervention de ce dernier.

Le néon lui permit donc de créer des jeux de lumière, qui furent possibles grâce à la longue durée de vie de celui-ci et à son faible coût. Au travers de l'utilisation de ce matériau, François Morellet réalisa des oeuvres singulières résultant d'un système précis et s'adaptant aux lieux d'expositions.

Les installations, étant par définition éphémères, renaissaient à chaque fois pour sculpter le nouvel espace qu'elles habitaient de manière fugace.

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