Marie Laberge – Le poids des ombres

Le thème de la mort est exploré dans le cinquième roman de Marie Laberge, qui suit le cheminement personnel d'une femme devant dire adieu à sa mère.
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Le fleuve

D’entrée de jeu, le roman de Marie Laberge est noir, il est pesant. Son personnage principal, Diane Marchessault, vient tout juste d’apprendre le décès de sa mère en lisant le journal. Une mort qui l’a laissée de côté, une mort silencieuse, en solo. Yseult, la trop belle et trop vivante, a cachée sa mort comme un grand secret, ne laissant que la découverte de son corps dans les eux glacées du fleuve Saint-Laurent comme annonce de départ. Diane est sous le choc; elle s’isole avec cette nouvelle. La mort de sa mère provoque un blocage chez Diane : elle n’est plus capable d’écrire son nom. « Sa main n’avance plus. Sa main n’est plus à elle. Un bloc de granit posé sur le bordereau. Un petit bloc lourd et dur, stoppé au milieu d’une signature. »

Yseult

L’incapacité de Diane à écrire son nom la ramène vers ses souvenirs d’enfance, vers ses souvenirs avec Yseult. Sa mère aux amants nombreux, au rire charmeur, au physique envoûtant. Sa mère l’actrice, la recherchiste, la femme qui n’a pas peur, qui fonce et mord dans la vie. La main d’Yseult parée de ses bagues – chacune d’elles offerte par un amant. La jalousie de la petite Diane de devoir partager sa mère avec tous ces hommes, avec toutes ces bagues. Lorsque qu’Yseult disparaît, il ne reste pour Diane qu’un petit sac de plastique contenant les effets personnels de la morte, recueillis avec le corps. À l’intérieur de ce sac, les bagues d’Yseult. Ces bijoux qui hanteront désormais la fille redevenue petite, à la recherche de sa mère.

Diane

Diane tente d’assimiler la mort de sa mère. Après une séparation de sept ans, la fille n’apprécie pas le retour d’Yseult dans sa vie. Elle fait tout pour oublier : dans les bars, elle boit scotch sur scotch et apprend à vivre « à la Yseult ». Elle danse jusqu’à s’oublier, tombe dans les bras du premier venu, retourne chez elle à l’aube sans avoir aucun souvenir de sa nuit. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Gilbert, une conquête qui ne voudra pas se faire oublier. Il la cherche dans les bars et la force à s’ouvrir, à partager sa colère, sa peine, sa perte. Gilbert est la porte d’entrée à une nouvelle phase du deuil de Diane : celle de la justification. Pourquoi Yseult est-elle morte? Pour qui? À qui appartiennent toutes ces bagues dans le petit sac de plastique? Pourquoi Yseult les portaient-elles au moment de sa mort? Diane tente de trouver ces amants, de les tenir pour responsables, de les punir pour la mort de sa mère.

Évelyne

C’est le personnage d’Évelyne qui aidera Diane à comprendre Yseult. Travaillant avec cette dernière pendant des années, Évelyne était l’amie amoureuse, la patronne, la complice, l’alliée dans le travail et dans la vie. Cette amie est la dernière clef de l’énigme pour Diane. Le passé d’Yseult est enfin dévoilé. Et c’est maintenant avec des yeux d’adultes que Diane retourne dans son passé. Petite fille extrêmement jalouse, elle comprend enfin son passé à partir du regard des autres. Un renversement est opéré dans la vie de Diane, et dans tout le récit.

Marie Laberge

L’auteure offre un roman difficile sur la mort. L’histoire brille toutefois par le travail d’écriture : une maîtrise de la langue, du projet et de la structure. Marie Laberge écrit dans une réalité qui n’est pas toujours rose, mais c’est la puissance de son talent, de son écriture, qui rend ses romans inoubliables. Des romans qui laissent une impression immense sur le lecteur par les sujets choisis, mais aussi par les personnages qui sont extrêmement bien construits et mis en vie. Dans Le poids des ombres , c’est le personnage d’Yseult qui est le plus envoûtant, qui est le plus présent, alors qu’Yseult est morte. C’est là tout le talent de Marie Laberge.

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